Le fonctionnement du djihadisme rend oiseux l’éternel débat sur le fameux loup solitaire

En regard des commentaires sur de nombreuses chaînes d’information, il est clair que nous ne comprenons toujours pas le fonctionnement du djihadisme contemporain, à Orlando (Floride, Etats-Unis) comme à Magnanville (Yvelines).

C’est une galaxie, fondée sur un fonctionnement en réseau et la revendication d’actes commis par des individus immergés dans un environnement radicalisé. Cela rend particulièrement oiseux l’éternel débat sur le fameux « loup solitaire ».

La question ne se pose pas dans les termes répétés par certains : seul ou en commando, commandité directement par l’organisation Etat islamique (EI) ou pas, déjà surveillé par le FBI ou non…

Chaîne de responsabilités

L’EI se livre depuis plusieurs années (comme d’autres mouvances salafistes djihadistes, et plus généralement radicales) à un intense travail de propagande et de communication d’influence qui vise à faire basculer des personnes susceptibles de se jeter dans la violence. On ne peut donc pas dire de façon rigide que l’on lutte contre des loups solitaires lorsqu’un attentat a lieu, simplement parce qu’il n’existe qu’un seul exécutant, qu’un seul tireur ou qu’un seul poignardeur.

On fait face à une chaîne de responsabilités : la première parmi celles-ci étant la dynamique d’endoctrinement opérée par des individus et des groupes radicalisés. Dans le cas de la tuerie homophobe d’Orlando, le meurtrier, un Américain d’origine afghane, avait déjà montré sa sympathie pour le terrorisme islamiste en 2013, et a été en contact avec un homme parti combattre en Syrie en 2014 au sein du Front Al-Nosra, proche d’Al-Qaida.

Par ailleurs, il frappait sa première femme tout en cherchant à l’isoler (ce qui nous rapproche du phénomène sectaire). Autant dire qu’il appartient au vivier des candidats archétypiques pour être endoctrinés puis présentés comme « soldats du califat » par l’EI, sans qu’aucun lien direct de subordination n’apparaisse.

Quant à Larossi Abballa, 25 ans, meurtrier présumé de deux fonctionnaires de police, abattu lors d’une opération du RAID, l’unité d’intervention de la police nationale, dans la nuit de lundi à mardi, près de Paris, à Magnanville, il s’était déjà fait connaître par son double parcours de petit délinquant et de radicalisé impliqué dans des filières djihadistes.

Une mécanique bien huilée

Rien d’inédit dans tout cela. Quant aux modalités de radicalisation, elles forment un composé : fréquentations, ­Internet, prison. Nous avons affaire une fois de plus à un parcours tissé d’étapes avec différents vecteurs menant au passage à l’acte terroriste : un environnement global, une histoire personnelle et un contexte international (la stratégie informationnelle de l’EI et les appels répétés au meurtre de son porte-parole, Abou Mohammed Al-Adnani) qui débouchent sur des attentats.

L’EI n’a plus qu’à appuyer les revendications des tueurs – en s’appuyant sur une mécanique bien huilée : agence de presse exploitant l’événement et s’appropriant politiquement et idéologiquement le passage à l’acte –, démontrant ainsi une sorte d’omniprésence et de capacité à mener une « guerre hors limites ». Le concept de loup solitaire n’a, dès lors, plus du tout de sens…

Nous autres Occidentaux nous entêtons à penser l’adversaire sous forme d’organisation pyramidale et structurée, comme une entreprise ou une administration. C’est une mouvance, une galaxie, un réseau aux frontières extrêmement poreuses et mouvantes, un « système », ainsi que l’a théorisé Abou Moussab Al-Souri, un prédicateur d’Al-Qaida.

Ce n’est que lorsque nous aurons pris pleinement la mesure de cette question que nos sociétés seront en mesure de raisonner de façon pertinente sur les moyens de s’opposer aux actions terroristes (sachant qu’il faudra endurer une période de vulnérabilité qui durera des années).

Maximiser le traumatisme et la terreur

Deuxièmement, la logique à explorer davantage et à bien comprendre est que le but principal recherché par les terroristes est l’impact psychologique et informationnel, lequel entre mécaniquement et simultanément en résonance avec leur cœur doctrinal.

Assassiner un couple de policiers à leur domicile à l’arme blanche, c’est imposer l’idée que l’EI continue certes de s’en prendre aux institutions, mais surtout que l’Etat est vulnérable, y ccompris dans l’intimité de ses représentants.

D’une certaine manière, l’EI et les individus qui lui font allégeance n’entendent pas se limiter à un ciblage trop particulier : les foules, les espaces festifs, etc. Tout et chacun peut former une cible : un symbole ou des anonymes en nombre. L’opportunité et les histoires individuelles font le reste. Sans doute Larossi Abballa a-t-il croisé l’un des policiers assassinés dans le cadre d’une procédure où il était mis en cause.

Quant à viser les homosexuels à Orlando, c’est une fois de plus attaquer ce qu’ils détestent par-dessus tout en Occident : la liberté offerte à chaque individu de mener sa vie comme il l’entend, de choisir ses valeurs, et de ne pas avoir honte de sa sexualité.

Et en frappant des symboles de cette spécificité des démocraties libérales, ils maximisent le traumatisme et la terreur. Car frapper un pilier d’identité, de surcroît dans un espace de divertissement – le Bataclan – c’est envoyer, une fois encore, le message qu’aucun sanctuaire ne met à l’abri de leur capacité opérationnelle.

Dynamique fatale

La liste des cibles potentielles des terroristes ne cesse de s’allonger parce que leur action est décentralisée, qu’ils détestent une immense partie de notre héritage, de nos idées et de nos principes, et parce qu’il s’agit de détruire notre sentiment d’une issue possible, ainsi que notre sang-froid, car la crainte pousse à toutes les extrémités.

Plus la thèse de « choc des civilisations » se renforce, plus l’EI – et d’autres – peut tenter d’accroître son audience chez les musulmans confrontés à la peur d’être voués aux gémonies, ou chez ceux sensibles – pour différentes raisons – au fondamentalisme.

C’est cette dynamique fatale à laquelle il importe de s’opposer avec constance, en creusant davantage les causes qui rendent possible l’influence culturelle des prêcheurs de haine, ce qui impose de transcender définitivement la vaine confrontation entre sanction et prévention. Pour progresser dans cette lutte de long terme, il faudra bien ­combiner les deux.

Par Eric Delbecque, directeur du département intelligence stratégique de la société de conseil Sifaris. Il est l’auteur de « Idéologie sécuritaire et société de surveillance » (Vuibert, 2015)

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