Le Hamas sur la scène politique

Jean-François Legrain est chercheur à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée – université Lumière-Lyon-II (LE MONDE, 30/01/06):

Les événements que connaît aujourd’hui la Palestine n’ont que deux équivalents récents : la prise de contrôle, en 1969, par les mouvements palestiniens de guérilla — Fatah en tête —, d’une Organisation de libération de la Palestine (OLP) jusque-là instrumentalisée par les Etats arabes ; la conquête par l’OLP, en 1976, des mairies de Cisjordanie jusque-là détenues par les partisans de la Jordanie.

Le vote palestinien du 25 janvier consacre une rupture avec le porteur de la défense des intérêts nationaux des trente-cinq dernières années, rupture avec une organisation et ses institutions, avec ses figures et, à un degré qu’il conviendra d’évaluer à l’avenir, avec sa ligne politique. Mais il n’a pas rendu obsolètes les liens familiaux, claniques et locaux.

Comme par le passé, les solidarités jouent du politique au sens organisationnel : un notable est reconnu comme tel lorsque le mouvement dont il se réclame est considéré comme à même de défendre les intérêts locaux et nationaux. L’OLP a joué ce rôle légitimant jusqu’à ces dernières années. Le Mouvement de la résistance islamique-Hamas a maintenant conquis la place, même s’il ne s’est, à l’évidence, pas vraiment préparé à en assumer toutes les tâches. Les causes de ce véritable “tsunami” palestinien sont connues : échec de l’OLP rejetée comme interlocuteur par un Israël plus unilatéral que jamais ; incapacité de l’Autorité palestinienne à assurer la sécurité de la population face aux exactions de bandes armées dont la majorité émanent du Fatah, le mouvement de Yasser Arafat devenu l’épine dorsale de cette Autorité, et face aux éliminations ciblées israéliennes ; corruption de nombre de cadres dans un contexte de chômage endémique sans cesse aggravé.

Le scrutin à la proportionnelle sur des listes nationales avait été adopté par l’Autorité pour l’élection de la moitié des 132 membres du Conseil législatif. Il s’agissait d’endiguer une victoire du Hamas redoutée dans le cadre du mode de scrutin qui avait présidé aux élections de 1996, la majorité simple dans 16 circonscriptions.

Le procédé a fonctionné sans pour autant interdire aux islamistes l’accès à la majorité absolue. La proportionnelle a, par ailleurs, mis en valeur le marasme des autres forces politiques nationalistes. Les “petites” organisations de la gauche de l’OLP s’en tirent le mieux, le Front populaire (FPLP) parvenant même à emporter 3 sièges, suivi de l’alliance passée entre le Front démocratique (FDLP), le Parti du peuple palestinien-ex communiste (PPP) et l’Union démocratique palestinienne (Fida), 2 sièges. De leur côté, les courants réformateurs, portés par des personnalités plus que par un mouvement structuré, essuient un échec cinglant : Moustafa Barghouti, arrivé deuxième à la présidentielle de 2005, n’obtient que 2 sièges pour sa liste Palestine indépendante, de même que la Troisième Voie des anciens ministres Salam Fayyad, chargé par la communauté internationale de mettre de l’ordre dans les finances, et Hanan Achraoui, la médiatique porte-parole de la délégation aux négociations dans les années 1990.

L’ampleur de la défaite du Fatah procède surtout du scrutin par circonscription à la majorité simple, en l’absence de listes bloquées. Le Hamas y emporte 46 sièges, auxquels s’ajoutent 4 sièges gagnés par des indépendants soutenus par le mouvement. Le Fatah n’en obtient que 16. Aucun des candidats investis ou soutenus par les autres listes ou indépendants n’obtient de siège.

En dépit de son hétérogénéité politique et sociale, le Hamas a réussi à devenir une force qui associe à sa victoire des indépendants qu’il soutient et rejette des islamistes “indépendants” ou ayant fait un bout de chemin avec l’Autorité. Ainsi ont été vainqueurs, avec le soutien du Hamas, l’élu sortant Ziyad Abou Amr et le chrétien Husam al-Tawil à Gaza, de même qu’Hasan Khuraycha, à Tulkarem : tous trois “indépendants”. En revanche, ont échoué, Cheikh Yaqub Qarach, candidat à Jérusalem après avoir eu des ennuis en Jordanie pour son implication dans des groupes radicaux dans les années 1990, de même que les islamistes qui ont apporté leur caution au Fatah, l’ancien ministre Imad al-Faluji (Gaza nord) et Cheikh Ramadan Tanbura (Gaza nord), fondateur d’un fantomatique parti islamique créé en 1995 avec le soutien de Yasser Arafat pour tenter — déjà ! — d’affaiblir le Hamas.

La défaite du Fatah emporte tant les plus hauts dignitaires de son leadership historique que les figures de son courant “réformateur”. L’inanité de la dichotomie jeune garde/vieille garde est ainsi montrée avec éclat. Même ceux qui avaient préféré renoncer à l’étiquette Fatah et se lancer dans l’arène en tant qu’indépendants ont été balayés.

Parmi les plus hauts responsables ont ainsi été écartés aussi bien l’ancien secrétaire général de la présidence, Ahmad Abd al-Rahman (Jérusalem), que le porte-parole de Yasser Arafat, Marouan Kanafani (Gaza). Trois seulement des 22 anciens ministres candidats dans les circonscriptions ont été élus. Seul membre du Comité exécutif de l’OLP (CEOLP) à se présenter sur les listes régionales, Ghassan al-Chaka échoue dans la ville de Naplouse, dont il a été le maire.

La totalité des officiers généraux chargés, à un moment ou à un autre, des forces de sécurité ont été écartés, à la seule exception de Muhammad Dahlan, chef de la sécurité préventive devenu ministre —mais les éventuelles fraudes devront être évaluées. Ses confrères à la tête de la sécurité préventive, tout comme Amin al-Hindi (Gaza), ancien chef des renseignements généraux, ou le responsable des budgets de la sécurité auprès de Yasser Arafat ont été rejetés par la voix populaire.

Les responsabilités assumées lors de la première Intifada, dès lors qu’elles avaient valu une intégration — même critique — à l’Autorité, n’ont pas épargné la défaite aux chababs (jeunes de l’Intifada) dorénavant installés.

La défaite emporte également les chefs de file de la “réforme” interne au Fatah : Qaddura Faris (Ramallah), élu sortant qui fait le lien avec Marouan Barghouti dans sa prison, et Nabil Amr (Hébron). Quatre rédacteurs de l’accord de Genève (2003), cette ébauche d’accord définitif sur le conflit israélopalestinien, connaissent le même sort.

La période qui s’ouvre est faite d’incertitudes. Pris dans la spirale de ses victoires dans les récentes élections municipales, le Hamas a sans doute sous-estimé sa capacité à emporter la majorité absolue dans les premières élections législatives auxquelles il participait. Il se doit dorénavant d’assumer les responsabilités exécutives qui lui incombent et qu’il se refusait jusqu’à une date fort récente à envisager.

Sur la base de l’islamité de la terre (et non de la “destruction d’Israël”), les propositions faites dès 1995 par Cheikh Yassine, le fondateur du Hamas, d’accepter de vivre en paix à côté d’Israël sans limitation de durée dès lors que l’ensemble des territoires occupés en 1967 auraient été évacués doivent être prises en compte. La volonté et la capacité de faire respecter les neuf derniers mois de trêve unilatérale par son aile militaire constituent, à n’en pas douter, un signe de son sens des responsabilités. Au tour de la communauté internationale de tenir son engagement à garantir la coexistence entre deux Etats en Palestine.