Le Honduras loin des Etats-Unis

Le renversement le 28 juin du président hondurien Manuel Zelaya par les militaires et la nomination par le Parlement et la Cour suprême de justice d’un président intérimaire, Roberto Micheletti, a fort légitimement suscité une condamnation unanime au sein des chancelleries et l’expulsion temporaire du Honduras de l’Organisation des Etats américains. Comment en effet accepter un tel putsch militaire même si au regard des lois honduriennes le président renversé est coupable d’avoir enfreint différents articles de la Constitution, qui stipulent l’impossibilité d’un président sortant de se porter candidat à l’issue de son mandat et assimilent toute tentative en ce sens à une «trahison». Il appartenait aux différents pouvoirs de l’Etat, Cour suprême, Parlement, d’instruire un procès à charge à son encontre pour non-respect de la Constitution et éventuellement de le destituer et de convoquer à des élections anticipées. Loin d’avoir une telle prudence, la pléiade d’opposants à Zelaya a opté pour le coup de force. A l’évidence leur stratégie a fait long feu et malgré les tentatives de médiation du prix Nobel de la paix costaricien, l’ancien président Oscar Arias, la crise hondurienne semble devoir durer.

A défaut d’une longue analyse, impossible à chaud, cette crise mérite quelques observations car elle révèle bien la fragilité des démocraties qui se sont instituées en Amérique centrale au lendemain des guerres internes dont l’isthme a été le théâtre de 1978 à 1987. Première observation, on n’assiste d’aucune façon à un coup de force semblable à ceux des années 1950-1970 où des gouvernements progressistes étaient renversés par des oligarques alliés aux militaires et aux représentants des grandes compagnies internationales, paniqués à l’idée de voir l’ordre hiérarchique et le principe d’un alignement sur les «intérêts» des Etats-Unis remis en question. La donne a changé. Depuis la fin des années 80 les Nord-Américains, conservateurs comme démocrates, pratiquent le benign neglect (laisser-faire indulgent) dans la zone et n’y ont plus d’intérêts économiques.

Si les exportations centraméricaines continuent de se faire principalement vers les Etats-Unis, ces pays vivent chaque jour un peu plus de l’envoi d’argent des immigrants partis dans ce pays, comme au Canada, au Mexique ou en Europe. Leurs industries sont chaque jour un peu moins compétitives face à celles du monde asiatique. Ce sont au premier chef les Européens qui sont les plus présents dans la région. Ils sont les premiers bailleurs de l’aide internationale et les membres de leurs ONG ont remplacé les peace corps. La puissance montante dans la zone est le Venezuela de Hugo Chávez qui, grâce à sa rente pétrolière, pratique une politique d’ingérence dont le cynisme ressemble à s’y méprendre à celui des Britanniques au XIXe siècle ou à celui des Etats-Unis au siècle suivant.

Enfin, comme l’ont très bien décrit plusieurs écrivains centraméricains, Horacio Castellanos Moya au Salvador, Sergio Ramirez au Nicaragua, Rodrigo Rey Rosa, le jeu politique n’a plus pour toile de fond des affrontements politico-militaires portant sur le mode de développement (capitalisme ou socialisme) ou sur les modalités de l’organisation politique (régimes oligarchiques, démocraties modernisatrices ou totalitarisme d’inspiration castriste). La classe politique est pour sa plus grande partie occupée à se perpétrer au pouvoir. Elle vit fort bien de la politique, elle en tire des salaires très importants que beaucoup complètent avantageusement via différents trafics d’influences qui sont chaque jour un peu plus juteux. Sursalaires versés par les caudillos dominant la vie politique ou par les trafiquants de drogue, d’armes et de véhicules volés. Ces derniers commerces sont chaque jour plus lucratifs car l’isthme est devenu depuis une quinzaine d’années le point de passage obligé pour les chargements de cocaïne et d’autres drogues, comme pour le trafic d’armes.

Deuxième observation, le coup d’Etat hondurien, les tentatives de déstabilisation du président Colom par les «pouvoirs occultes» au Guatemala ces derniers mois, la fraude électorale organisée par le président Ortega au profit de ses partisans lors des élections municipales de novembre 2008, témoignent d’une corruption des mœurs qui a été la contrepartie de la violence à laquelle ont été soumises les sociétés centraméricaines pendant les années de guerre. Toute une partie de la classe politique centraméricaine a aussi vu dans ces guerres une manière de s’enrichir et d’accéder à des prébendes. Les bailleurs de fonds nord-américains, soviétiques et cubains n’y ont rien trouvé à redire, sauf pour une part aux Etats-Unis au moment de l’Irangate. Le personnel politique a fait de même au lendemain des guerres avec l’aide internationale puis au lendemain de l’ouragan Mitch (1998), là encore sans que le gros des donateurs cette fois-ci avant tout européens et japonais ne s’en émeuvent. Aujourd’hui, ce personnel est avant tout préoccupé de se maintenir au pouvoir en pactisant avec les «pouvoirs de faits» – les trafiquants de tous ordres – avec lesquels il a de nombreuses accointances. Les alliances les plus étranges entre ennemis d’hier se sont multipliées, ce dans trois buts. Tout d’abord, pour écarter du droit à concourir au suffrage les politiques scrupuleux et entrés en dissidence avec leurs partis d’origine, ce que n’est pas Zelaya. Ensuite, pour interdire la formation de nouveaux partis. Enfin, si besoin est, contrôler les tribunaux électoraux pour avaliser la fraude électorale, comme récemment au Nicaragua.

Dernière observation, cette fois-ci plus optimiste. Les sociétés civiles qui s’ébauchent grâce au courage d’intellectuels, venus le plus souvent des rangs des révolutionnaires sandinistes et de leurs proches, sont capables de réactions nouvelles et prometteuses face à cette situation de chaos. En témoignent les analyses des romanciers évoqués plus haut, comme le travail de la presse. Se fait jour une capacité de juger et de critiquer sans précédent. Ainsi ceux qui n’ont eu de cesse de protester contre les manières dictatoriales de Daniel Ortega et les immixtions de Hugo Chávez au Nicaragua ont immédiatement condamné le putsch au Honduras. Ils ont affirmé que le respect du droit au suffrage ne se divise pas, pas plus que celui de manifester pacifiquement ou d’informer objectivement. Reste à souhaiter que ces appels à la vigilance et à l’esprit critique tous azimuts soient entendus par l’opinion publique internationale qui en reste trop souvent à de vieilles lunes castristes ou reaganiennes quand il s’agit de l’Amérique latine.

Gilles Bataillon, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.