Le Kremlin voit l’indépendance de la Biélorussie comme une bizarrerie

Ces derniers temps, il m’est arrivé à plusieurs reprises de croiser sur la route Minsk-Vilnius des convois de poids lourds siglés « ministère de l’intérieur de Biélorussie ». Je ne pensais pas que le ministère de l’intérieur pouvait avoir de tels besoins logistiques. Les camions allaient dans la direction de « Veyshnoria », un territoire rebelle fictif situé au nord-ouest de la Biélorussie aux frontières lituanienne et polonaise, inventé par les états-majors de la défense russe et biélorusse dans le cadre de l’exercice militaire « Zapad 2017 » [Ouest 2017].

Questionnements légitimes

Formellement, cet exercice a débuté le 14 septembre et devrait se dérouler jusqu’au 20 sur le territoire biélorusse et dans l’ouest de la Russie, ainsi que dans la Baltique. Officiellement, on parle d’un effectif relativement faible pour une opération de ce type, à savoir 12 700 hommes (7 200 côté biélorusse et 5 500 côté russe), dont une grosse moitié en Biélorussie. Les militaires des deux pays assurent qu’il s’agit d’un exercice courant qui, « outre une composante antiterroriste, se concentre strictement sur les aspects défensifs ».

Trame de l’exercice : les séparatistes de Veyshnoria, soutenus à l’ouest et au nord (donc depuis la Lituanie et la Pologne, membres de l’Union européenne [UE] et de l’OTAN), tentent de « déstabiliser la situation sur le sol biélorusse et envenimer les relations au sein de l’union [entre la Russie et la Biélorussie] ». Il est intéressant de noter que la frontière de la Veyshnoria fictive coïncide presque exactement avec la frontière entre les civilisations orientale et occidentale définie par Samuel Huntington.

Les déclarations officielles rassurantes ne suffisent cependant pas à étouffer des inquiétudes et des questionnements absolument légitimes. Tout d’abord, on peut se demander si une telle opération cadre avec la résolution constitutionnelle de neutralité et de dénucléarisation de la Biélorussie. Mais ce n’est que l’aspect institutionnel.

La question essentielle, c’est de savoir quels sont les objectifs et la stratégie de la Russie vis-à-vis de la Biélorussie. La Biélorussie est un pays important pour la Russie. Un pays censé faire partie du « monde russe » et dont l’indépendance est vue par le Kremlin comme une bizarrerie. Pour Poutine, il est important de verrouiller le statut de la Biélorussie en tant que satellite de la Russie, de banaliser la présence de l’armée russe sur son territoire et de stopper la lente normalisation des relations entre la Biélorussie et l’Occident, sans lequel une Biélorussie démocratique et prospère est inimaginable.

Nouvelles opportunités commerciales

Depuis l’annexion de la Crimée et l’instauration des sanctions européennes, Minsk, pour la première fois de son histoire récente, entretient de meilleures relations que la ­Russie avec les pays européens. N’ayant pas reconnu officiellement l’annexion de la Crimée, le président Loukachenko est parvenu à établir des relations avec le nouveau pouvoir ukrainien. Qui plus est, la Biélorussie n’a pas soutenu les ­contre-sanctions instaurées par la Russie à l’encontre de l’Europe et continue à commercer avec l’UE comme avant.

Les événements en Ukraine ont offert au pouvoir biélorusse non seulement une réhabilitation au niveau international mais aussi de nouvelles opportunités commerciales. C’est précisément la volonté de Minsk de récolter les fruits de cette conjoncture et de se prémunir d’une dépendance totale vis-à-vis de Moscou qui a justifié son refus de voir une base aérienne russe s’installer sur son territoire en 2016. Pour ces mêmes raisons, Minsk a fait en sorte que l’opération « Zapad 2017 » soit relativement transparente pour les observateurs des pays voisins et les organisations internationales telles que l’OTAN.

La société biélorusse semble très éloignée de la politique. C’est le résultat de vingt-trois ans d’autoritarisme, de propagande et de répressions ciblées régulières. Cet exercice militaire ne rencontre qu’une faible contestation, qui se limite essentiellement aux médias et aux réseaux sociaux.

Il est fort probable que cet exercice militaire mobilise plus de personnes et de moyens qu’annoncé. Les « petits hommes verts », tristement célèbres depuis l’annexion de la Crimée, qui ne sont rattachés ni au ministère de l’intérieur, ni au FSB [le service fédéral de sécurité], ni à la garde nationale, participeront à « une série d’exercices tactiques de nature antiterroriste », d’après le vice-ministre de la défense russe. Ce qui laisse craindre que des militaires russes restent sur le territoire biélorusse après cette opération.

Au Kremlin, on comprend très bien qu’un pays indépendant – même si cette indépendance n’est que formelle –, à la frontière d’une Union européenne aujourd’hui timide et repliée sur elle-même, pourrait tout de même à moyen terme s’européaniser et s’émanciper de l’ancien Empire. Les convois du ministère de l’intérieur biélorusse deviendraient alors des convois russes.

Par Aleś Łahviniec, militant de l’opposition biélorusse. Traduit du russe par Polina Petrouchina.

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