Le livre, le e-book et les bibliothèques

Ceux qui diagnostiquaient, dès le début des années 1990, la fin de l’ordre du livre et l’émergence de la culture numérique entendaient par là non pas la mort du livre mais la disparition de sa centralité dans le champ culturel. Selon eux, l’extension du champ de la textualité à toute forme d’expression, écrite, visuelle, sonore, corporelle, grâce au langage de l’algorithme allait permettre de dépasser, en l’englobant, le stade livresque du texte. Elle allait ouvrir à un nouvel écosystème de la connaissance, plus vaste, plus complexe, plus impliquant. Elle n’allait pas, pour autant, disqualifier l’objet livre et l’expérience spécifique de lecture qu’il délivre. C’est pourquoi ces veilleurs s’inquiétaient de voir le faux débat sur l’extinction des livres par numérisation occuper le devant de la scène, alors qu’il aurait fallu penser et accompagner les nouveaux usages intellectuels induits par la culture numérique, y compris, d’ailleurs, celui du livre physique.

Ils avaient raison. Aujourd’hui, force est de constater que la révolution du livre numérique n’a pas eu lieu. En France, son chiffre d’affaire stagne à 0,3 % du secteur livre (Le Monde du 18 février) et l’on est en droit de se demander si les 10 % souvent affichés aux Etats-Unis correspondent bien à des livres et non pas également à d’autres types de contenus utilisés via des tablettes. Si cette révolution devait avoir lieu, les “liseuses” envahiraient notre espace public à la vitesse des iPod. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas numériser les livres des bibliothèques et proposer des versions électroniques des dernières parutions. Les éditeurs devraient, d’ailleurs, considérer les communautés de lecture générées par les bibliothèques non comme une menace mais comme un environnement favorable au décollage du e-book. Cependant, réduire la question numérique à celle de la numérisation des livres serait une erreur.

La vraie question est celle de la mutation profonde de nos pratiques cognitives. Contextualisée par Internet, la lecture d’un livre papier n’a plus tout à fait le même sens qu’à l’âge d’or du Café de Flore. Reliée dynamiquement à l’immense réseau des informations et des traces mémorielles, la perception de notre environnement immédiat (la famille, le quartier, le travail, …) est en gestation permanente. Confrontées au relativisme des référentiels nos options se reconfigurent sans cesse.

Soumis à la performativité des réseaux sociaux et des outils de simulation la distinction entre théorie et pratique, entre représentation et action s’estompe. En clair, la petite diversité que l’ordre culturel du livre produisait tout en l’organisant, celle des idées, des opinions et des sensibilités, change brusquement d’échelle.

Ce changement concerne évidemment, au plus haut point, les institutions éducatives et culturelles. Il doit les amener à reconsidérer leurs modes de transmission et, peut-être, plus encore, leurs relations réciproques, par delà des cloisonnements qui deviennent artificiels. Penser le continuum du savoir, tout au long de la vie et de ses diverses activités, savantes ou ludiques, spécialisées ou amatrices, pratiques ou spéculatives, voilà ce qui devrait constituer la priorité commune de ces institutions. Donner une chance à une certaine intelligibilité du monde en situation de complexité extrême, telle devrait être l’ambition des pouvoir publics.

Au cœur de cette problématique, la bibliothèque tient une place stratégique. D’abord, parce qu’elle est le paradigme fondateur de la révolution numérique, cette extension du domaine de l’indexation à toute réalité. Ensuite, parce qu’elle continue à fonctionner comme un nœud de haute densité dans les réseaux du savoir, où le local et le global, le physique et l’immatériel interfèrent. Elle est, en même temps, lieu de proximité et point d’accès aux ressources électroniques mondialisées, encyclopédie vivante et atelier d’initiation à la nouvelle ingénierie de la connaissance, opérateur de mémoire et fenêtre sur l’actualité, incubateur de la pensée individuelle et creuset du lien social. Plus que toute autre institution culturelle ou éducative, elle se tient à la croisée de tous les chemins, à une époque où l’enjeu, précisément, réside dans la capacité de chacun d’entre nous à se situer.

Comme toute vraie révolution, celle du numérique ne pratique pas la table rase. Son propos n’est pas de tuer le livre au profit du e-book. Elle porte plus haut et plus loin ce que la culture du livre avait déjà développé en capacités d’interrelations et de traitement. C’est pourquoi les bibliothèques et, d’abord, celles de plus large spectre, les bibliothèques publiques, vont y jouer un rôle majeur. Il n’est pas inutile de le rappeler quand la question culturelle se repose par gros temps et que l’on est tenu de se concentrer sur l’essentiel.

Par Patrick Bazin, conservateur général des bibliothèques et directeur de la Bibliothèque publique d’information, Centre Pompidou.

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