Le mal syrien

Voici trois mois que le mouvement de contestation populaire contre le régime syrien, d’une ampleur sans précédent dans ce pays, se poursuit sans relâche. Confronté à une répression féroce, ce mouvement semble présenter une singularité problématique pour son issu : il est sans leader et sans direction.

Aucune force d’opposition organisée ne semble en mesure de représenter et encore moins d’influer ou de diriger les masses révoltées. Celles-ci se trouvent directement dans un face à face physique avec le régime d’où la dimension politique est bannie. Alors que le régime dispose de toute une palette d’outils d’action tant politique et diplomatique, que militaire, économique et de communication, les révoltés ne peuvent compter que sur les nouvelles technologies pour informer et communiquer, mais assurément sur personne pour mener la moindre action politique coordonnée à la hauteur des événements et des enjeux.

Cette absence profite bien au régime qui, derrière sa propagande sur «les salafistes», «les groupes armés» ou les «saboteurs», envoie un message substantiel «c’est moi ou le chaos», adressé autant à l’extérieur, qu’à une grande partie des Syriens indécis, notamment de la classe moyenne, qui risquent d’être décisifs en dernier ressort. Mais ceux-ci, même s’ils n’étaient pas des partisans du régime, ils n’en craignent pas moins son effondrement qui entraînerait des conséquences incontrôlées, et s’interrogent à juste titre sur l’identité et la vision des forces qui pourraient assurer la relève ? Ce talon d’Achille de la révolte n’est pas un incident, mais la prolongation d’un mal enraciné dans le corps syrien dont les symptômes ne cessent de se manifester depuis la naissance de l’Etat syrien moderne, en 1918. A savoir la dispersion et la division.

Un rapide coup d’œil sur les groupes organisés d’aujourd’hui suffirait à s’en persuader. En effet, l’observateur est frappé de constater que pour chaque idéologie (marxiste, baathiste, nassérien, islamiste) il existe une multitude de partis qui s’ en réclament ! De même, pour la défense des droits de l’homme, on dénombre cinq ou six organisations syriennes ! Et ce sans compter les alliances qui se font puis se défont au gré des moments, avant de se perdre dans le temps. L’absence prolongée de libertés et la répression policière ont joué sans doute un rôle dans cette situation, mais plus dans l’affaiblissement de ces groupes que dans leurs divisions.

L’autre expression de ce mal est fournie par l’instabilité chronique qu’a connue le pays après l’indépendance. Pas moins de huit coups d’état et une union avortée avec l’Egypte, en 24 ans. C’est finalement Hafez Al-Assad qui y a mis fin, en parachevant une structure de pouvoir double, l’un gouvernemental et administratif représentant la société dans sa diversité mais recrutant essentiellement du parti Baas, et l’autre tenant le pilier militaire et sécuritaire, cimenté par des liens communautaires. Cette formule a tenu plus de quarante ans, car elle pallie surtout à la cause première de l’instabilité, à savoir l’absence d’une force dominante et soudée pour diriger l’Etat.

En effet, la Syrie n’a pratiquement jamais connu d’Etat qui lui est propre, avant sa récente création. Et encore moins une armée. D’où l’absence de toute «aristocratie» militaire syrienne et le dédain des grandes familles à rejoindre cette institution, voire même celle de l’Etat. Quant aux classes sociales, elles n’étaient que trop faibles et dépendantes de la cartographie socio-culturelle et religieuse, pour produire une force politique unie et stable de gouvernement. L’exemple du bloc national, qui a tenu la Syrie durant une quinzaine d’année ne peut être appréhendé que dans le contexte de la lutte pour l’indépendance. Il n’est pas étonnant, alors, que ce pays n’ait pu fournir aucun leader digne de ce nom comme Saad Zaghloul ou Nasser en Egypte, ou encore Bourguiba en Tunisie. C’est un peuple de prophètes et de leaders, avait confié l’ancien président syrien, Choukri Al-Kouatli à Nasser en 1958.

Le sentiment national aurait pu jouer contre ce mal, mais le choix idéologique du nationalisme arabe, de plus en plus prononcé au fil des années, a sapé la construction d’une véritable identité nationale syrienne, basée sur l’histoire et la culture de ce pays plusieurs fois millénaires. Et à la place, fut instaurée une identité idéologique insistant sur l’appartenance ethnique et religieuse, et négligeant, voire effaçant sinon falsifiant, tout ce qui représenterait un décalage avec une identité arabe exclusive. Privée ainsi d’une mémoire propre, sauf celle du XXe siècle, qui elle-même est censurée par le régime, la Syrie a compensé en développant un penchant pour la surenchère, qui, comme on le sait, cache souvent une fragilité.

Venant des villes périphériques, comme un rappel de la Syrie profonde, cette révolte syrienne semble être devant un choix fatidique : ou bien elle construira, en avançant, le remède à ce mal ou bien elle y succombera.

Bassam Chaghouri, consultant.

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