Le malaise social-démocrate, entre flux financiers et flux migratoires

Par Mathieu Potte-Bonneville et Thomas Gerard , philosophes (LE MONDE, 17/07/09):

Depuis vingt ans, l’importance que les gouvernants européens prêtent au contrôle des flux migratoires croît au même rythme que le malaise dont souffrent les tenants de la social-démocratie. Simple coïncidence ? On soutiendra plutôt que l’inaptitude des sociaux-démocrates à se distinguer clairement de leurs adversaires de droite en ce domaine joue un rôle décisif dans la crise persistante des gauches de gouvernement.

Pour étayer cette thèse, il faut repartir de la fin de la guerre froide et du consensus qu’elle va susciter entre progressistes et conservateurs européens : dès 1989, les uns et les autres s’accordent en effet pour associer la construction de l’Europe à un processus de libéralisation mondiale des échanges. Du côté social-démocrate, l’adhésion à ce processus repose sur un double pari : d’une part, on estime qu’il débouchera à terme sur une prospérité susceptible d’être équitablement partagée, et, d’autre part, on gage que les régressions sociales qu’il va d’abord occasionner (services publics soumis aux règles de la concurrence, budgets sociaux sacrifiés aux impératifs de la rigueur budgétaire) seront compensées par une reconfiguration des droits sociaux en termes de libertés et de garanties fondamentales.

Les progressistes qui font le pari de la mondialisation misent donc sur l’avènement d’une protection sociale davantage indexée sur les avancées de l’Etat de droit que sur le maintien des régimes statutaires, préférant par exemple le thème du droit à la sécurisation des parcours professionnels à celui de la sécurité de l’emploi.

Conçu pour infléchir une libéralisation tant politique qu’économique, ce projet s’est révélé impuissant à peser sur le cours d’une mondialisation qui n’a pas été libérale mais néolibérale. Les dérégulations qui ont présidé à l’édification de la nouvelle économie mondialisée ont en effet incité les gestionnaires de capitaux à moins se préoccuper de la profitabilité pérenne des entreprises que de l’augmentation à court terme de leur valeur actionnariale. Or le triomphe de cette culture du rendement a provoqué un creusement des inégalités et un développement de la précarité que les ébauches d’extensions des droits individuels n’ont pas été capables de contenir.

Pour conjurer les tensions sociales dont la culture néolibérale est porteuse, ses promoteurs gouvernementaux ont élaboré deux stratégies successives. D’abord, dès le début des années 1990, ils se sont employés à masquer la précarisation et la paupérisation des exclus de la distribution des dividendes en les invitant à s’endetter pour acquérir les moyens de leur consommation et, grâce au développement du crédit immobilier, de leur ascension sociale. Ensuite, à partir de septembre 2001, cet appel à rejeter l'”assistanat” prodigué par l’Etat-providence au profit d’une autonomie acquise par l’emprunt s’est doublé d’une ritournelle sécuritaire de plus en plus obsédante.

La hantise d’un terrorisme globalisé et la projection sur la circulation des personnes des inquiétudes nées de la mondialisation des échanges ont permis de substituer aux protections sociales (désormais décrétées hors de prix) la promesse de sécurité offerte par le filtrage des frontières et l’intransigeance à l’égard des étrangers coupables de troubles ou soupçonnés d’abus.

L’histoire de ces stratégies éclaire l’importance que les gouvernements néolibéraux ont accordée aux questions migratoires. Dans les années 1990, la figure de l’étranger attiré vers l’Europe par le haut niveau des salaires et des protections sociales est venue cautionner l’idée que l’accès individuel au crédit devait désormais remplacer les garanties collectives de l’Etat-providence : accusés de participer au creusement des déficits, les migrants ont été désignés comme les symptômes d’un assistanat d’autant plus coûteux qu’il est aisément exploitable.

A partir de 2001, les étrangers se sont vu attribuer un autre rôle : assistés par excellence, ils deviennent en outre une menace prioritaire (par le biais de glissements entre clandestins, trafiquants et terroristes) justifiant par leur seule présence la redéfinition policière du type de sécurité que les Etats doivent assurer à leurs ressortissants.

Face à ce double usage du “problème de l’immigration”, les sociaux-démocrates ont à chaque fois opté pour une forme de suivisme. D’abord soucieux de conjurer l’accusation d'”archaïsme”, ils ont entériné le discours consistant à faire du contrôle des frontières le premier devoir d’un Etat renonçant enfin à vivre au-dessus de ses moyens. “On ne peut accueillir toute la misère du monde” : que, dès 1990, la question de l’immigration ait été posée en ces termes montre bien qu’il s’agissait alors de donner des gages de renoncement à la définition “providentielle” de l’Etat, généreuse mais inconséquente. Ensuite, c’est leur empressement à récuser le soupçon d'”angélisme” qui a conduit les sociaux-démocrates à se reconnaître dans le “réalisme” dont leurs adversaires politiques ont paré leur approche obsidionale d’une immigration porteuse d’insécurité.

Le moment contemporain peut-il inciter la social-démocratie à délaisser le mimétisme ? La récente faillite de la culture néolibérale a certes mis à mal le discours présentant l’endettement comme la voie d’une mondialisation heureuse ; de toutes parts, on semble s’accorder sur le bien-fondé d’un “retour de l’Etat”. Toutefois, pour cette raison même, nombre de progressistes considèrent que la demande de régulation et de protection suscitée par la crise doit les engager à se montrer aussi offensifs sur la question sociale que discrets sur le terrain des libertés, surtout pour ce qui relève du droit des étrangers : car, dans une période marquée par l’incertitude et les appels à la puissance publique, la lutte contre l’immigration aurait plus que jamais vocation à incarner la dimension protectrice des Etats.

Parce qu’il oppose le besoin de régulation économique à la défense des libertés tout en associant la demande de protection sociale à l’idéologie sécuritaire, ce raisonnement demeure assujetti à la culture néolibérale ; aussi s’avère-t-il inapte à restaurer le crédit de la social-démocratie.

Tant que les progressistes n’oseront pas dénoncer la dérégulation des flux financiers et le traitement anxiogène des flux migratoires comme les deux versants d’un même dispositif politique, ils ne retireront aucun bénéfice du procès aujourd’hui intenté aux marchés et au laisser-faire : faute de démythifier le “péril migratoire”, le “retour de l’Etat” ne peut que dessiner un espace politique livré à l’opposition entre les droites autoritaires actuellement dominantes et des formations souverainistes renforcées par la crise.

Pour les sociaux-démocrates européens, combattre le versant sécuritaire et xénophobe du néolibéralisme consiste donc moins à faire preuve de courage qu’à se donner les moyens d’échapper au malaise qui précipite leur déclin.