Le médicament, ciment démocratique ? Aperçu d’un petit commerce et de quelques brèches

Athènes offre de nombreux espaces de mixité sociale. Cette mixité ne fait bien entendu pas disparaître les hiérarchies. Un même immeuble peut ainsi reproduire assez fidèlement la pyramide des richesses. A moitié sous terre, encavés dans le relief capricieux de la ville, les « demis-sous-sols » sont nombreux, loués ou achetés par des gens qui, en dépit de leurs moyens limités, vivent au cœur de quartiers centraux, animés, et entretenus. Ces appartements ne sont pas tout à fait des caves, ils offrent comme seule vue extérieure les jambes et les pieds des passants à travers des lucarnes – des impostes, à l’intérieur – protégées par des barreaux ou des stores, la plupart du temps baissés. Plus vous montez dans les immeubles, plus la vue se dégage sur les collines d’Athènes et ses damiers urbains. Plus les prix au mètre carré augmentent, aussi. Aux demis-sous-sols s’opposent les « retirés », ces sortes de pavillons – où l’on peut cuire en plein été si l’isolation a été mal conçue – posés sur les sommets des immeubles.

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C’est ainsi que chaque matin un haut-fonctionnaire, une avocate, un médecin ou une architecte peut croiser, assis sur les marches à l’entrée du hall, son voisin retraité précaire ou chômeur de longue durée. Sur leur temps libre, les propriétaires du haut quitteront le sommet de leurs immeubles pour en gagner les semis-bas-fonds le temps d’une coupe de cheveux et d’un soin prodigué par leurs voisins moins nantis, contre de modestes honoraires ou un petit rabais sur le loyer mensuel. Ils pourront aussi faire monter leurs locataires pour un peu de ménage ou pour quelques réparations. Ils leur apporteront à manger, feront jouer leur réseau en cas de coup dur. Cette proximité et ces échanges ne sont pas étrangers au maintien d’une forme d’entraide dont le statut est difficile à déterminer. On ne sait pas s’il renvoie à une forme de paternalisme, de charité ou de solidarité. Si le néologisme ne sonnait pas aussi mal, on opterait pour le nom de « solicharité ».

Un manque de médicaments ?

 Cette ligne floue de démarcation entre des mondes distincts se dessine à tous les niveaux de la société grecque. Pour aller de chez moi à l’une des pharmacies sociales, je traverse ainsi les rues commerçantes du centre-ville. Je passe devant une suite de terrasses ouvertes presque toute l’année, où l’on sert des plats copieux dont une partie non négligeable du contenu ne sera jamais mâché par personne. Les restes seront jetés. Quelques heures plus tard, je quitte un lieu où tant bien que mal l’on a distribué des restes de tablettes de médicaments en répondant parfois entièrement aux besoins thérapeutiques de patients, parfois partiellement. La Grèce continue à cultiver l’abondance dans sa cuisine et il est compliqué de dire que le pays manque structurellement de médicaments. Il y a bien des lacunes, mais celles-ci résultent d’une multiplicité de facteurs, et les conséquences de la crise n’en sont qu’un parmi d’autres.

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La Grèce est l’un des pays de l’OCDE où le nombre de pharmacies est le plus élevé (96 pharmacies pour 100’000 habitants en 2016, contre 24 en Allemagne). Il est également un des pays où il est possible d’obtenir facilement des médicaments sous ordonnance – en particulier des antibiotiques – sans prescription médicale. Le pays est l’un des plus exposés au risque de résistance bactérienne. La sur-médication en Grèce a été pourtant un des leviers qui a permis au plus fort de la crise de pallier aux carences médicamenteuses dans les hôpitaux publics.

Des problèmes logistiques

Dans les entrepôts où sont stockés les médicaments récupérés pour être distribués aux populations vulnérables, le problème tient à leur acheminement aux patients qui en ont besoin. Le circuit est complexe, les obstacles peuvent être nombreux. Une association montée par de jeunes ingénieurs issus du Polytechnique, Givmed, travaille ainsi à mettre en contact les différentes structures qui distribuent gratuitement des médicaments à des patients (moyennant le contrôle de l’ordonnance par des pharmaciens agréés). Ils le font via une application qu’ils ont créée et qui permet à ces organismes de lister les médicaments qui leur manquent et ceux qu’ils sont prêts à donner. Selon leur estimation, plus de 34 millions de boîtes de médicaments expireraient chaque année en Grèce rien que dans les foyers. Ces restes – plus massifs si on y inclut les invendus des pharmacies ou des grossistes – ne s’expliquent pas uniquement par le fait que les patients ne suivent pas la posologie des nombreux médicaments qui leur sont prescrits, guérissent ou décèdent avant la fin du traitement. Ils résultent également des stratégies des firmes pharmaceutiques. Celles-ci produisent des restes en même temps qu’elles modifient les attentes des patients et la façon dont ils envisagent leurs besoins.

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Par exemple, quelques pharmacies sociales ont de grandes réserves de Sintrom. En Grèce comme ailleurs, cet anticoagulant, visant à prévenir des accidents cardio-vasculaires, a été supplanté par l’arrivée de nouvelles molécules (le rivaroxaban, principalement) sur le marché, plus chères et qui, en Grèce notamment, se sont placées rapidement en tête des ventes. Le vieux Sintrom perd ainsi progressivement de son intérêt – même si de nombreux cliniciens continuent d’y recourir –, et en vient à occuper les étagères des pharmacies sociales, situées en bout de la chaîne de distribution, qu’il ne quittera que s’il est prescrit par des médecins courtisés par les firmes pour en prescrire de plus récents et si, par la suite, les patients en acceptent la prescription plutôt que celles de nouvelles molécules qui peuvent leur apparaître comme plus efficaces… En particulier dans un pays où l’on observe également que le recours aux génériques plafonne parce qu’ils sont d’un intérêt commercial moindre pour les pharmaciens. Les moins regardants d’entre eux continuent ainsi à orienter leur clientèle vers les médicaments originaux (la différence de prix est assumée par les patients, ce qui assure une entrée directe de liquidités).

Des moyens jusqu’à quand ?

Ainsi, des sacs en plastique dans lesquels sont amenés les médicaments non utilisés aux pharmacies sociales jusqu’à leur entrée dans les organismes des patients, le chemin est sinueux et plein d’impasses. On ne remédie pas à la faim d’un individu en lui proposant de finir les restes de son assiette, et on ne le soigne pas simplement en lui passant les médicaments dont on ne se sert plus. Le tout est dépendant d’une suite de médiations. Afin que le bon médicament soit au bon endroit au bon moment encore faut-il trouver une source d’approvisionnement, que le médicament ait été classé puis archivé dans une base de données, que celle-ci ait été partagée, qu’un bénévole d’une  structure donatrice ou réceptrice ait pu être dépêché pour livrer ou retirer le médicament là où un besoin se fait sentir, que les patients se soient présentés en temps voulu pour recevoir le médicament, qu’ils en aient compris la posologie et qu’ils en acceptent en quelque sorte les termes.

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Tout ceci exige du temps, des forces humaines, et des compétences. Celles-ci sont présentes et l’initiative de Givmed démontre que les jeunes générations apportent leur contribution et renouvellent les forces en présence. Le souci de l’autre est omniprésent, le projet démocratique absolument clair, mais l’infrastructure qu’il exige soulève au moins deux questions : jusqu’à quand ces initiatives peuvent-elles tenir et avec quels moyens ? Les principales pharmacies sociales ne pourraient vivre sans la contribution, en espèces comme en nature, de donateurs étrangers. L’initiative Givmed est financée principalement par des fonds privés issus notamment de grandes entreprises. Que se passera-t-il le jour où ils se retireront, ou lorsque les fonds récoltés ici et là se tasseront ? On aimerait tant que la sortie des mémorandums européens ouvre le chemin à des réponses durables. Un vœu pieux, d’une part parce que tout ne dépend pas des gouvernements, d’autre part parce que les intérêts commerciaux des fabricants pharmaceutiques ne coïncident pas avec la chaîne d’une solidarité réelle mais forcément imparfaite.

Yannis Papadaniel est anthropologue, titulaire d’un doctorat obtenu à l’Université de Lausanne et à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris.

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