Le moment populiste

La faible abstention et l’intensité de la campagne montrent que la présidentielle, souvent dénoncée comme une valse des egos ou une mascarade monarchique, reste le moment de la vie politique qui intéresse le plus les citoyens. Signe d’infantilisme ? On y verra plutôt la confirmation de ce que savait Max Weber : la politique est aussi le domaine de l’agir personnalisé et d’idées portées par des individus. Ceux qui ont joué à plein de la dimension charismatique attendue par cette compétition (Macron, paradoxalement Mélenchon, Le Pen) s’en tirent bien, ceux qui ont fait campagne à contresens de la logique de la Ve République (Hamon, par exemple, répétant qu’il n’était ni un tribun ni un César alors même que personne ne songeait à de telles comparaisons) mordent la poussière. Saluons cependant la juste attitude de Hamon le soir de sa défaite, d’avoir su distinguer un «adversaire politique» (Macron) d’une «ennemie de la République» (Le Pen).

Au plan politique, la grande nouvelle du premier tour est assurément l’explosion du système bipartite : c’est d’abord l’échec d’une logique d’alternance classique, avec l’élimination d’un François Fillon plombé dans sa crédibilité morale par ses affaires, mais c’est aussi la marginalisation sans précédent du PS. Les deux grands partis de gouvernement qui se sont partagé le pouvoir depuis des décennies sont écartés mais n’ont pas dit leur dernier mot pour les législatives. Emmanuel Macron sera ainsi le premier président depuis De Gaulle issu d’un «mouvement» formé autour de sa personne plutôt que d’un parti structuré autour d’une tradition idéologique. Enfin, les deux forces politiques retenues pour le second tour mettent en cause le clivage droite-gauche au profit d’autres clivages, culturels et de valeur («mondialisme» versus «nation» dans les termes de Marine Le Pen, société libérale et fraternelle versus fermeture nationale dans les termes d’Emmanuel Macron).

Le phénomène Macron apparaît comme l’alliance d’un charisme très construit (par agence de communication et grands médias interposés), d’une chance exceptionnelle et de gros intérêts. Mais on doit noter qu’il a rassuré tout en donnant une impression de renouvellement. Rassuré face aux hypothèses FN et anti-UE, face au thatchérisme de Fillon et à des projets économiques jugés irréalistes ; en dépit d’un emballage «révolutionnaire», Macron est plutôt un candidat de la continuité économique. Mais il a paru renouveler l’offre politique, par un discours en rupture avec l’organisation bipartisane. Il y a là un aspect pragmatique, centriste, qui avait déjà séduit les électeurs de Bayrou mais dont la nouveauté était ici qu’il était porté par un homme issu d’un gouvernement de gauche et par le candidat le plus jeune. Le passage par le privé, par la banque, exploité comme son talon d’Achille par la gauche, et qui peut faire peser sur la présidence l’ombre de la domination financière, pourrait bien aussi avoir été une des clés de son succès : Macron est «en même temps» (sorte de marque de fabrique et de running gag) un homme du privé et du public, un ex-banquier et un ex-haut fonctionnaire, un intellectuel et un pragmatique… Il prétend incarner à la fois la liberté économique et l’égalité des chances, la mobilité et la protection… Avec un risque de grand écart – dans les soutiens : Braouezec et Madelin ! – mais aussi quelque chose qui entre en résonance avec cette double aspiration et avec le fait que, sociologiquement parlant, les gens se définissent de moins en moins en fonction de statuts «à vie», d’appartenances définitives – à telle classe, tel «camp» idéologique, telle religion, voire telle sexualité.

Ce résultat accrédite l’idée d’un moment populiste des démocraties, opposant un populisme social-libéral ouvert à un populisme autoritaire et xénophobe fermé. Le mot même de «populisme» a été très présent, et pas seulement comme une catégorie disqualifiante : Macron l’a revendiqué en le distinguant de «démagogie», Mélenchon s’est réclamé de Chantal Mouffe et de l’idée d’un «populisme de gauche». Le contraste est frappant avec le «socialisme», quasi absent de la campagne, comme si le discrédit du PS rejaillissait sur la notion même. Est-ce transitoire ? Le «populisme de gauche» est-il une voie d’espoir, ou une impasse idéologique pour une gauche dont la redéfinition s’opère partout dans la douleur ?

Jean-Claude Monod, philosophe, chercheur au CNRS.

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