Le Nicaragua à bout de souffle

A la sortie de Managua, la capitale, sur la route de Masaya, début juillet. Photo Susan Meiselas. Magnum
A la sortie de Managua, la capitale, sur la route de Masaya, début juillet. Photo Susan Meiselas. Magnum

Tout a commencé le 18 avril. Des manifestations contre une réforme du régime des retraites sont réprimées dans le sang. Des étudiants et lycéens, accompagnant les cortèges de retraités, sont alors tués à Managua, la capitale. En quelques heures, les images de ces premiers morts se diffusent dans tout le pays à travers les réseaux sociaux. La violence démesurée de la répression choque les Nicaraguayens qui descendent en masse dans les rues pour manifester. Malgré l’annulation de la réforme par Ortega, en signe d’apaisement, c’est l’escalade. Les protestations se multiplient : outre les retraités, les étudiants, ce sont désormais les organisations féministes, les paysans mobilisés contre le projet de canal, les partis d’opposition, et surtout une multitude de Nicaraguayens, sans affiliation militante aucune, qui descendent dans les rues protester. Tous demandent le départ du couple présidentiel au pouvoir depuis plus de dix ans. C’est le début d’une insurrection civile massive : pour beaucoup de Nicaraguayens la violence de la répression contre les retraités et les étudiants est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. «Ya Basta !» crient les manifestants.

Népotisme

Depuis le retour au pouvoir de Daniel Ortega en 2007, le pays s’est enfoncé dans un régime autoritaire laissant peu de place à la contestation et utilisant la majeure partie des institutions de l’Etat au seul profit de la famille présidentielle. Depuis leur maison, faisant aussi office de bureau présidentiel et de bureau central du parti au pouvoir, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), Ortega et sa femme et vice-présidente, Rosario Murillo, avaient réussi à prendre le contrôle sur la majeure partie des ressources du pays. Les institutions et administrations publiques étaient sous surveillance étroite, le parti soumis à une stricte discipline partisane où toute contestation produisait une exclusion automatique, les médias télévisions et radios ont été achetés par la famille présidentielle, les grands groupes économiques sont devenus dépendants du pouvoir contrôlant et distribuant l’accès aux ressources économiques, les partis d’opposition interdits ou cooptés, tandis que de vastes réseaux de clientèle permettaient d’obtenir le soutien de certains secteurs populaires.

Avant ce 18 avril, il semblait bien que tous les espaces possibles de contestation aient été fermés par le pouvoir autoritaire du couple présidentiel. L’ampleur des manifestations a donc surpris Ortega en premier lieu qui réagit dès les premiers jours par un renforcement de la répression. Plus les manifestations sont massives, plus la répression est forte. Toutes les villes du pays sont concernées. Trois mois intenses, sans presque aucune relâche.

Répression sanglante

Le jour de la fête des mères, une grande manifestation se tient à Managua. Le mouvement des mères d’avril, réunissant des femmes ayant perdu leurs enfants lors des premiers jours de la répression, devance un très long cortège. La répression des forces de l’ordre, et notamment de tueurs d’élite postés sur les toits d’édifices surplombant le cortège, fait de cette manifestation une des plus sanglantes de la période.

Quelques jours plus tard, pendant que se tiennent les pourparlers entre le gouvernement et l’opposition, Masaya, une ville à proximité immédiate de la capitale, est assiégée. Rien ne semble arrêter les troupes orteguistes qui continuent à s’attaquer à un des bastions historiques de la révolution sandiniste, et tout particulièrement Monimbo, le quartier indigène où se tint en février 1978 la première insurrection populaire de soutien à la révolution.

Le 18 juillet dernier, la veille de l’anniversaire de la révolution, l’acharnement reprend. Cette fois-ci ce sont plus de 2000 paramilitaires qui encerclent la terre native de Sandino, le héros anti-impérialiste qui avait repoussé l’envahisseur étasunien. Derrière des barricades de pavés, face aux troupes anti-émeutes et aux paramilitaires, des étudiants désarmés tentent difficilement de ralentir l’avancée des forces armées. Pour les Nicaraguayens, le martyr de Masaya est un symbole du retournement de l’histoire : Ortega, un des révolutionnaires qui a participé à faire tomber le dictateur Somoza en 1979 est celui-là même qui envoie ses forces armées.

Tentatives de médiation

Depuis plus de deux mois, l’Eglise catholique, sous l’impulsion du cardinal Silvio Baez revenu il y a quelques années au Nicaragua de sa retraite romaine pour engager une lutte contre la dérive autoritaire d’Ortega, tente désespérément d’animer un dialogue de paix entre le gouvernement et les représentants des secteurs protestataires. Mais les sessions de négociations se suivent et se ressemblent. Elles se résument à un dialogue de sourd : d’un côté, l’opposition au président demande son départ du pouvoir, l’Église catholique proposant l’organisation d’élections anticipées pour le mois de mars 2019 ; de l’autre côté, les émissaires de la présidence répètent en boucle la position présidentielle, ne pas céder aux «agitateurs», «délinquants», «émissaires de la droite putschiste», «trafiquants d’armes», «drogués», quand ce n’est pas «terroristes»…

De fait les acteurs de la médiation, tant l’Eglise catholique que les défenseurs des droits humains, présents depuis le mois dernier notamment à travers une délégation de la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH), sont désormais dépassés par la violence des évènements.

Folie meurtrière sans limite

Jour après jour, les affrontements se tiennent selon un rapport de force au seul désavantage des protestataires. D’un côté de très jeunes civils, pacifistes, se défendant derrière des barricades, au moyen de mortiers artisanaux et de lance-pierres. En face, des forces paramilitaires, appelées au Nicaragua «turbas», entraînées à l’exercice de la violence extrême – anciens militaires, policiers, prisonniers, narcotrafiquants, membres de gangs, etc. –, surarmés, cagoulés, se déplaçant dans des 4×4 flambant neufs et terrorisant la population. Toute la puissance de l’Etat, où toutes les armes sont permises (tireurs d’élites, drones, lance-missiles, etc.), et d’un système judiciaire mis à pas, au service d’une seule mission : garder le contrôle du pouvoir.

Cette stratégie est rendue possible par la mise en place d’une armée irrégulière d’hommes à la violence extrême qui répondent aux ordres du couple Ortega-Murillo. Le pays entier, craignant enlèvements et affrontements nocturnes, est enfermé chez lui après 18 heures. Ceux qui le peuvent prennent la fuite. La peur se diffuse, elle paralyse de nombreuses familles, mais pas toutes. De fait, après trois mois d’affrontement, la résistance civique se poursuit et semble tout aussi déterminée : manifestations, barricades, grèves générales se multiplient. Difficile de dire quelle sera la sortie de crise, mais il est clair qu’au Nicaragua, depuis le 18 avril dernier, la folie meurtrière du pouvoir n’a plus de limites.

Maya Collombon, Maître de conférences en science politique, Sciences-Po Lyon.

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