Le Nobel récompense une économie du développement plus factuelle et plus rigoureuse

Le prix Nobel d’économie, attribué à Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer, peut être lu comme une récompense accordée à une façon d’étudier les problèmes de la pauvreté et du développement plus proche des faits et plus rigoureuse dans les méthodes d’observation et d’analyse empirique ; sans sacrifier pour autant la conceptualisation théorique qui reste toujours essentielle pour formuler les hypothèses, construire les données et interpréter les résultats.

L’approche expérimentale qu’ils ont promue, dite « expériences contrôlées », repose sur des méthodes statistiques qui étaient déjà connues des sciences sociales et largement mobilisées en médecine, mais peu utilisées par les économistes. Appliquée à des terrains de plus en plus divers, elle s’est avérée très utile pour libérer la connaissance de nombreux préjugés, que ce soit à propos de l’efficacité supposée de certaines politiques ou à propos des comportements individuels, notamment ceux des plus pauvres.

Elle confirme souvent que les agents économiques ne sont pas des individus calculateurs isolés et libres, mais bien des acteurs sociaux limités par les options qui s’offrent à eux, inclus dans des réseaux, sensibles aux informations reçues, et immergés dans un contexte historique et culturel. Et elle permet ainsi de mieux comprendre pourquoi les politiques ne produisent pas toujours les effets attendus.

Progrès significatif des méthodes empiriques

L’usage d’expériences aléatoires fait encore débat, en particulier sur la montée en généralité à partir de résultats obtenus dans des contextes historiques et sociaux particuliers ; le débat devrait aboutir à mieux préciser la place que cette méthodologie et les résultats qu’elle produit occupent dans l’accumulation du savoir, à côté d’autres types d’analyse. La réflexion sur ces expériences participe plus généralement à un progrès significatif des méthodes empiriques en sciences sociales, tout à la fois pour la mesure des phénomènes et la mise en évidence des relations de cause à effet.

La considération apportée aux spécificités des contextes et des terrains amène une ouverture de l’économie théorique à des modèles plus sophistiqués, intégrant les apports d’autres disciplines comme l’anthropologie, la sociologie et l’histoire. Elle enseigne également l’humilité, car il arrive fréquemment que les résultats d’expérience soient, de prime abord, surprenants et difficiles à comprendre.

Après un âge d’or dans l’après-guerre et jusqu’aux dernières décolonisations, l’économie du développement a connu un long passage à vide dans les années 1980 et 1990, en dépit de contributions individuelles importantes qui anticipaient sur les évolutions à venir. Quelles que soient, par ailleurs, leurs inspirations théoriques, les modèles macro et micro économiques disponibles avaient révélé leurs faiblesses, du point de vue de toutes les hypothèses non validées qu’ils contenaient, comme de leur efficacité prédictive ou même explicative.

Un tournant empirique s’imposait, qui a pu prendre différentes formes : une analyse plus fine des comportements microéconomiques d’une part, avec l’apport des expériences contrôlées en particulier, et, d’autre part, un retour à l’histoire économique, qui était pratiquée par les fondateurs de la discipline.

S’ils sont moins connus dans le grand public pour ces contributions, les trois récipiendaires du Nobel ont d’ailleurs produit chacun des analyses historiques, sur les politiques fiscales en Inde britannique pour le premier, les politiques scolaires en Indonésie pour la seconde, et les relations de très long terme entre population et croissance économique pour le troisième.

Au total, leurs travaux ont été moteurs dans la transformation vers plus de rigueur empirique du champ de l’économie du développement, redevenu aujourd’hui extrêmement dynamique. Quelle que soit l’approche retenue, plus d’empirisme, c’est non seulement plus d’humilité vis-à-vis de la complexité des sociétés, mais aussi moins de déterminisme car la diversité des « expériences » historiques et locales suggère que rien n’est écrit d’avance.

Certains des détracteurs de l’approche expérimentale l’ont accusée de ne pouvoir fournir que des réponses marginales à des petits problèmes. Cependant, améliorer le taux de vaccination des enfants, leur fréquentation de l’école et la qualité de leurs apprentissages, ou encore l’adoption, par les paysans, de techniques agricoles plus efficaces ne sont pas des petits enjeux, loin s’en faut. La critique a également porté sur la mise à l’écart de l’analyse des institutions, en particulier étatiques, et l’impasse sur l’économie politique d’ensemble.

Une bonne connaissance des contextes

A quoi servirait d’avoir de bonnes recettes si celles-ci ne sont pas appliquées, soit parce que le personnel politique est corrompu ou n’est pas motivé par le développement, soit parce que les Etats ne fonctionnent pas ou manquent de ressources ? Mais alors, il est possible de s’intéresser aux mécanismes de désignation des responsables politiques et à leur contrôle citoyen, ou bien à l’amélioration du prélèvement fiscal ou du recrutement des fonctionnaires. C’est d’ailleurs ce que font, aujourd’hui, un grand nombre de chercheurs qui utilisent l’approche expérimentale.

Celle-ci ne suffit sans doute pas à embrasser l’ensemble des phénomènes impliqués dans le développement économique et social et à leurs interactions, mais elle touche à bon nombre de leurs aspects essentiels. Elle est, à ce titre, complémentaire d’analyses qui tentent de décrire précisément les contextes sociaux, de manière quantitative ou qualitative, car aucune expérience aléatoire ne peut être conçue ou interprétée correctement sans une bonne connaissance de ces contextes.

Par ailleurs, l’évolution des sociétés ne procède pas uniquement de solutions politiques contemporaines, elle se nourrit également des expériences historiques qui, elles aussi, demandent à être mieux connues car elles sont porteuses de leçons sur le processus de succès et d’échecs qui constitue le développement. Dans tous ces domaines, bien au-delà des seules expériences contrôlées, une économie du développement plus factuelle et plus rigoureuse, mais aussi moins étroite et plus ouverte, est possible.

Denis Cogneau et Sylvie Lambert sont professeurs à l’Ecole d’économie de Paris-PSE.

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