Le nouveau FN devrait poursuivre la vampirisation du modèle républicain

Battue, Marine Le Pen n’est pas défaite. Ces deux dernières semaines ont conféré à ses obsessions une caisse de résonance sans précédent. La violence du débat public, la mise au rebut des deux grands partis de gouvernement et, surtout, la faillite du front républicain sont autant d’heureux présages pour une candidate sonnée, mais déjà prête à rebondir. L’annonce d’un changement de nom du parti et du redéploiement des alliances en direction de la droite classique prépare une campagne législative mouvementée. Les près de 11 millions d’électeurs rassemblés – un score historique – fournissent un tremplin en vue de cette nouvelle échéance.

Inédite mais prévisible, la progression du parti de Marine Le Pen trouve son origine dans l’erreur d’analyse qui continue de prévaloir sur la véritable nature du phénomène frontiste. Il s’explique aussi par la grande misère et l’épuisement des arguments politiques mobilisés pour le combattre.

Comment s’étonner de l’inconsistance du front républicain ? Au terme d’un long travail de sape idéologique et sémantique, Marine Le Pen s’enorgueillit en effet d’avoir détourné à son profit les mots et les symboles de la République. En 1989, lors du bicentenaire de la Révolution française, le FN old school manifestait sa répulsion à l’égard de la tradition républicaine et appelait à commémorer « l’anti-89 ». Trente ans plus tard, l’héritière en titre assène que « la démocratie est un principe fondamental de la République française, un bien sacré ». N’affirme-t-elle pas également défendre le principe de laïcité, les droits des femmes, ceux des homosexuels et même la communauté juive, toutes catégories supposées subir la violence des « islamo-racailles » ?

Davantage qu’une posture

En l’absence de riposte efficace et de contre-feux allumés sur ce terrain menaçant, le FN a prospéré en s’appropriant les valeurs et les principes de ses adversaires. Les mots, les armes de ses opposants sont devenus ses propres armes, affûtées en direction d’un « nouveau totalitarisme » dénoncé par le FN : l’islam et ses dérives, le communautarisme, le « mondialisme liberticide ». Le parti de « la France aux Français » est parvenu à subvertir tout un pan de l’héritage républicain, mis au service d’une conception essentialiste de la communauté nationale.

Nous aurions tort de croire que cette captation du modèle républicain n’est qu’une posture, un camouflage visant à tromper l’électeur pour dissimuler la véritable nature d’un Front national incompatible avec les valeurs portées par la tradition républicaine. Bien sûr, Marine Le Pen accueille toujours dans son entourage des néofascistes, des maurrassiens, des héritiers du GUD. Et pourtant, dans la plupart des fédérations frontistes tenues par les hommes de Florian Philippot, nombre de cadres et de militants vibrent aux mots de République, de souverainisme, de gaullisme. Contrairement aux meneurs fascistes des années 1930, Marine Le Pen ne prétend pas combattre la République mais la redresser, corriger ses insuffisances, revivifier ses principes.

Deux traditions républicaines irréconciliables

Héritière de l’antilepénisme orchestré par François Mitterrand dans les années 1980, la vieille grille de lecture antifasciste vient une nouvelle fois de démontrer une impuissance à comprendre la nature fluctuante et résolument inclassable du FN de Marine Le Pen. La syncope du front républicain atteste de cette difficulté à saisir l’improbable.

La complète redéfinition idéologique et stratégique engagée par Marine Le Pen devrait conduire à réviser en profondeur certitudes et incertitudes. En commençant par abandonner pour de bon le confort d’un antifascisme incantatoire, et de ce fait inopérant. Et d’abord admettre, au prix d’un examen de conscience douloureux, que la tradition républicaine ne fut jamais d’un seul tenant, car toujours partagée entre deux tentations irréconciliables.

D’un côté, un héritage aujourd’hui investi par Marine Le Pen, porte-voix d’un vieux jacobinisme d’exclusion, interprète de l’appel au peuple : la tradition du sans-culottisme xénophobe et plébiscitaire, parfois ordurier, hypnotisée par le verbe du leader charismatique entré en guerre contre les élites, les « oligarchies », les corps intermédiaires, le parlementarisme. De Robespierre au général Boulanger, de Marat à Paul Déroulède, cette filiation irrigue le nationalisme républicain dans son versant le plus autoritaire et le plus frénétique, sur fond de haine des puissances de l’argent et d’appel à la démocratie directe. Peut-être jusqu’à Jean-Luc Mélenchon.

De l’autre, le courant tocquevillien, résolument libéral et universaliste, soucieux de la différence, attentif au libre épanouissement des opinions contradictoires, pluraliste, modéré, ami des corps intermédiaires et du parlementarisme – aronien, giscardien, aujourd’hui macronien.

Il est urgent que la riposte au FN saisisse que ce parti est désormais enkysté au cœur de l’héritage républicain, quitte à en exprimer la part la moins radieuse, la plus menaçante, la plus grimaçante. La nouvelle formation annoncée par Marine Le Pen au soir du second tour devrait poursuivre la vampirisation du modèle républicain et brouiller encore davantage les cartes.

Grégoire Kauffmann, Docteur en histoire et enseignant à Sciences Po Paris. Il est notamment l’auteur du livre Le Nouveau FN. Les Vieux Habits du populisme (Seuil, 2016).

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *