Le parent pauvre de l’agriculture européenne

Une fois n’est pas coutume. En dépit de quelques empaillages, au début de l’affaie, entre l’Espagne et l’Allemagne, les 27 ministres de l’agriculture ont décidé de faire jouer la solidarité européenne dans la crise de la bactérie tueuse. Et, comme un seul homme, ils ont approuvé le plan de soutien aux producteurs de légumes confrontés à un effondrement de leurs ventes en raison de l’épidémie de la bactérie ECEH. Sur fond de débats autour de la future politique agricole commune (PAC), qui doit être réformée en 2013, le fait mérite d’être souligné. La rapidité avec laquelle s’est manifestée cette solidarité européenne étant d’autant plus nécessaire que les maraîchers menacés de faillite réalisent leur chiffre d’affaires sur un laps de temps très court.

Pourtant, au matin du 7 juin, dans l’entourage du commissaire européen à l’agriculture, on se contentait d’“espérer” un appui politique au plan de soutien que Dacian Ciolos devait présenter quelques heures plus tard. La partie n’était pas gagnée d’avance.

Dans la perspective des débats sur la réforme de la PAC, tout ne serait donc pas perdu. Du moins peut-on l’espérer. Dans cette crise de la bactérie tueuse, les pays parmi les plus prompts à préconiser une forte réduction des dépenses agricoles n’ont pas été les derniers à réclamer une intervention européenne et même à faire pression pour que Bruxelles revoie à la hausse sa première copie… A commencer par les Pays-Bas, eux-mêmes grand pays producteur de légumes touché par la chute des prix.

Mais après tout, l’Europe, c’est aussi cela : pouvoir bénéficier de la solidarité communautaire lorsqu’on est confronté à une crise. Lors de celle de la vache folle, les Britanniques avaient été bien contents de bénéficier d’un soutien européen. Les Etats membres sauront-ils s’en souvenir ? D’autant que tout prête à penser qu’on va vers une fréquence accrue des crises climatiques, sanitaires, économiques.

Or les instruments de gestion de marchés pour faire face à la volatilité des prix et gérer des situations de crise sont, en l’état, le parent pauvre de la première ébauche de réforme de la PAC dessinée par Bruxelles. Le commissaire Ciolos marche, il est vrai, sur des oeufs en la matière, tant les pressions sont fortes pour réduire le poids de la politique agricole commune (aujourd’hui 55 milliards d’euros) dans le budget de l’Union.

S’il ne s’agit plus de gérer le marché agricole européen comme il y a vingt, trente ans, si les mécanismes de gestion des marchés ne peuvent plus consister en une intervention permanente, l’Europe peut-elle pour autant laisser son secteur agricole soumis aux aléas financiers ? La crise récente montre, si besoin était, que des “filets de sécurité” sont nécessaires. Or, “dans le cadre du règlement actuel fixé par le Conseil, nous avons peu de moyens pour agir vite et de façon efficace”, n’a pas manqué de rappeler aux Vingt-Sept cette semaine M. Ciolos, convaincu dans cette crise qu’une intervention rapide aurait davantage d’impact et serait moins coûteuse que si l’on tardait à agir.

“S’il ne faut pas surréagir à des difficultés qui seraient passagères, nous savons tous très bien qu’il n’est rien de pire que de répondre avec retard à des difficultés sérieuses quand on les voit poindre”, expliquait-il déjà en février, alors que la filière porcine, déjà touchée par la flambée des prix de l’alimentation animale liée à celle des céréales, voyait ses propres prix chuter. Bruxelles avait alors rapidement pris la décision de recourir au stockage privé. Ce levier n’a été actionné que trois semaines. Mais envoyé rapidement, ce signal a permis d’enrayer la spirale à la baisse du porc et même favoriser un rebond de 15 %.

Reste que pouvoir agir vite et opportunément suppose d’avoir quelques marges de manoeuvres. Face à la crise de la sécheresse que subissent les éleveurs de plusieurs Etats de l’Union, Bruxelles n’a aujourd’hui ni les moyens ni les outils pour agir. Le règlement issu de la réforme de 2003 de la PAC n’autorise le recours aux outils d’intervention que si les prix du marché tombent bien en dessous du prix du seuil de déclenchement de l’action publique communautaire. Or dans la filière bovine, ce prix est particulièrement bas : 1,50 euro le kilo de carcasse.

“Les outils à la disposition de la Commission aujourd’hui ne prennent en compte qu’un élément prix. Mais lorsqu’une crise tient avant tout à une réduction des marges des exploitations, comme c’est le cas dans l’élevage, elle n’est pas équipée. Les seuls instruments d’intervention possibles dans ce type de situation relèvent des Etats”, explique un expert bruxellois.

Quoi qu’il en soit, même si la Commission était outillée, elle n’aurait pas les moyens d’agir. “Actuellement, nous n’avons pas de mou sur la PAC. Pour les 210 millions d’euros destinés aux maraîchers, nous avons gratté les fonds de tiroirs”, relève-t-on dans l’entourage du commissaire.

Et on ne cache d’ailleurs pas espérer qu’à la faveur de ces crises les Etats membres, mêmes les plus libéraux, seront cohérents dans leur choix lors des arbitrages budgétaires à venir. Il y a de quoi en effet railler l’attitude quelque peu schizophrène de certains Etats, qui ont appuyé le choix fait ces dernières années de réduire la latitude de la Commission en matière agricole mais qui se retournent vers cette dernière en période de crise.

Quoi qu’il en soit des différences de dogme, des arguments pour ou contre le libéralisme et quelles que soient les passions déclenchées par ces débats, une réalité demeure, immuable, qui plaide résolument en faveur d’un minimum d’intervention dans l’agriculture : son exposition aux aléas climatiques et aux accidents sanitaires, qui empêche de traiter ce secteur de l’économie, fournissant notre alimentation, comme tout autre.

Laetitia Van Eeckhout

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