Le peuple russe vit peut-être le meilleur moment de sa vie

Le peuple russe vit peut-être le meilleur moment de sa vie
Dmitri Lovetsky. AP

Mes parents ont vécu pendant vingt ans dans le « secteur privé » d’une grande ville. C’est ainsi que les Russes appellent un quartier où l’on trouve des maisons individuelles ou de petits lotissements. C’est un coin de vie rurale intégré au tissu des grandes villes. Là, ni routes asphaltées ni système d’égouts (bien que tout le monde ait des sanitaires) ; le téléphone et le gaz datent d’une quinzaine d’années environ.

Avoir le gaz veut dire, en hiver, ne plus devoir, deux, voire trois fois par jour, porter le charbon dans des seaux depuis la remise pour alimenter le poêle. Le gaz est encore un luxe ; on n’en trouve pas partout. Il y a une dizaine d’années, les voitures étrangères ont commencé à faire leur apparition devant les clôtures. Rien n’a changé depuis cinq ans.

Cet été, après un week-end, je suis allé chercher mon fils chez mes parents. « Viens avant 10 heures », m’a demandé ma mère. Je suis arrivé à 10 heures précises. A 11 heures, un enterrement était organisé dans une rue voisine à l’intérieur du « secteur privé ». A 11 heures, le neveu du doyen du voisinage est arrivé. Le « doyen » est une personne respectée, une sorte de chef. Son neveu, mort au cours de « l’opération militaire spéciale », doit être considéré avec dignité ; les gens doivent venir honorer sa mémoire.

Mobilisé au printemps, il a combattu pendant six mois, puis il est revenu en permission, et est reparti à nouveau. Le jour même de son arrivée en Ukraine, il s’est trouvé pris sous des tirs. Il ne rentrera chez lui que dans un cercueil en zinc avec une petite vitre scellée. Voilà pourquoi il fallait que je récupère mon fils à 10 heures : ma mère sait que je ne vois pas d’un très bon œil le fait qu’elle participe à cet événement commémoratif.

Dans la rue de mes parents, il y a un autre « héros de guerre » : un ancien soldat de Wagner, plus anciennement encore un criminel endurci, qui vit chez ses parents. Aussi loin que je m’en souvienne, il était toujours en prison, pour des petits vols ou des faits de vandalisme. Il sortait, puis, après quelques mois, se remettait à boire, à voler et finissait à nouveau derrière les barreaux. Si, au cours de ces quelques mois de liberté, quelque chose venait à disparaître dans un jardin ou une maison du voisinage, il était le premier suspecté. Il a aujourd’hui une médaille et une voiture flambant neuve. Il a emmené ses parents en vacances au bord de la mer. Ils en auraient versé des larmes de fierté.

Juste de l’autre côté de la rue, il y a une femme qui travaillait comme conductrice de tramway – ce qui explique peut-être qu’elle soit connue pour ses jurons. Depuis un an et demi, elle dit que son gendre songe de plus en plus à s’enrôler. Après tout, les crédits ne se remboursent pas tout seuls. Un autre de leurs voisins en est mort, de ses crédits. Il a sombré dans l’alcool, son cœur a lâché et, avant le printemps, toute la rue est venue l’enterrer, lui aussi.
J’ai vécu dans cette rue pendant dix ans. Mes parents y vivent encore. C’est ici qu’ils ont leur banya [« bain de vapeur »], leur garage, leur jardin potager – pas comme « dans ces appartements comme les vôtres, où on vit les uns sur les autres ». Quant aux vétérans de Wagner dans le quartier… La question aujourd’hui est : où ne sont-ils pas ? Je pense à cette rue chaque fois que je regarde un de ces débats classiques sur YouTube entre émigrés « libéraux » qui expliquent que, sous la pression insoutenable des sanctions, la population ne tardera pas à comprendre que le « régime de Poutine » lui a tout pris. Les gens comprendront et, espérons-le, se soulèveront. Peut-être qu’ils ne se soulèveront pas, mais que, au moins, ils saboteront le régime. Ou quelque chose comme ça.

Alcool illimité et prostituées

Ludmila Petranovskaïa, une psychologue de renom, a récemment tenté de dresser la liste de toutes les pertes subies par le peuple russe afin de montrer que « tous les Russes ne bénéficient pas de cette guerre ». Sa liste mentionne : l’effondrement de la monnaie nationale et des valeurs mobilières ; la fermeture mondiale des frontières aux touristes russes ; la fin des perspectives d’études à l’étranger pour les jeunes ; la restriction des droits civils et des libertés ; la dégradation de l’enseignement et de la culture ; la séparation des familles en raison de l’émigration, etc. Après avoir lu cette liste, j’ai remercié une fois de plus le destin de ne pas être né à Moscou et de ne pas avoir encore perdu tout contact avec la réalité.

Parce que si l’on considère que les deux tiers de la population russe sont « le peuple russe », alors « le peuple russe » n’a rien perdu de tout cela. Pour la bonne raison qu’il ne l’a jamais eu. La dernière fois que des gens du peuple ont tenu des dollars entre leurs mains, c’était en 1997, et ce n’était rien d’autre qu’une curiosité. Jamais ils ne sont allés au théâtre et n’ont remarqué que les plus grands réalisateurs avaient quitté la Russie, les laissant, eux aussi, sans rien.

Leurs enfants sont dans la même école que celle qu’eux-mêmes fréquentaient. Parfois, avec la même maîtresse, qui a maintenant plus de 70 ans. Il ne leur a jamais traversé l’esprit qu’on puisse éduquer sans crier ou qu’il ne soit pas défendu de marcher sur la pelouse. Et si leurs familles étaient « séparées », ce n’était que par la prison, la mobilisation ou les contrats de service militaire. Jamais ils ne sont partis pour la Géorgie ou le Kazakhstan – parce qu’aucun de leurs parents n’est jamais allé plus loin que sa propre ville.

Les prix ont augmenté dans les magasins. Mais qui compte sur les magasins ? Les gens ont des pommes de terre et des bocaux de cornichons en réserve dans leur cave pour tout l’hiver. D’une manière ou d’une autre, on tiendra le coup. Alors, au bout du compte, le peuple n’a rien perdu. Parce qu’il n’a rien de spécial à perdre. En revanche, qu’a-t-il gagné ? Eh bien, il a gagné beaucoup. Et d’abord beaucoup d’argent. Dans la ville natale de ma femme (moins grande que la nôtre, mais beaucoup plus industrielle), un homme est rentré chez lui [revenant des combats] avec 3 millions de roubles [30 595 euros] que lui et ses amis ont dilapidés en dix jours, 300 000 roubles par jour chacun, en alcool illimité et en prostituées : ça, c’est la vraie vie !

Beaucoup de gains sans trop d’effort

Ceux qui ont une famille reviennent et partent en vacances à la mer, achètent des appartements, changent de voiture. En plus, ils ont le sentiment de faire partie de quelque chose de grand. Tout comme nos grands-parents avaient combattu le fascisme, nous nous battons contre le nazisme en Ukraine (et partout où il se trouve). Nous combattons en même temps les gays, les juifs, l’Occident tout entier, les francs-maçons, tout le monde.

Les plus âgés se réjouissent du retour des pionniers, de la formation militaire dans les écoles, des uniformes scolaires et, plus généralement, de tout ce qui a marqué leur jeunesse. Il était temps. Ces jeunes d’aujourd’hui allaient mal tourner ! Beaucoup de gains donc, et tout ça sans trop d’effort, le plus souvent sans même avoir à se lever du canapé.

Alors qu’est-ce qu’on peut offrir à ces gens qui, grâce à la guerre, se sont enrichis, anoblis à leurs yeux, comme des rois ? Des films sur les palais d’officiels corrompus ? Mais le peuple sait depuis longtemps, depuis les années 1990, qu’on le vole. Rien de nouveau, de ce côté-là. Des discussions sur le fait que ceux qui sont restés sont coupables des crimes du régime ? Des débats sur la démocratie et les droits de l’homme ? Les récits tragiques de l’emprisonnement d’Evguenia Berkovitch [metteuse en scène placée en détention en mai] ou de Grigory Melkonyants [codirecteur du groupe d’observation électorale indépendant Golos] ?

Mais qui sont ces gens, au juste ? Personne n’en a parlé à la télévision ou sur Internet. Ce flot d’argent – que même après des années de travail personne n’aurait jamais gagné – couplé à un tel sentiment de grandeur, c’est un cocktail explosif. C’est parce qu’on refuse de le comprendre qu’on en est encore à s’étonner que, lors des dernières élections, les campagnes (et non pas les grandes villes) aient majoritairement voté pour les gouverneurs nommés par le Kremlin et le « parti au pouvoir », alors même qu’elles subissaient le plus le coût de la mobilisation.

Adhésion sincère

C’est ce cocktail explosif qui a poussé les grands-mères à se rendre aux urnes – dans des robes achetées il y a vingt ans – pour voter pour le régime. Leur adhésion est sincère : le régime, croient-elles, s’apprête à construire un grand pays, débarrassé de ses ennemis, bien évidemment. Dans nos conversations d’intellectuels qui espérons que le cauchemar prenne bientôt fin, nous oublions ceci : les centaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont déjà pris part à la guerre actuelle et au processus de « reconstruction des nouveaux territoires » ont eux-mêmes des millions d’enfants.
Or ces millions d’enfants sont persuadés que leurs pères et leurs mères accomplissent en ce moment un acte héroïque. Ils le croient sincèrement, parce qu’ils ne peuvent pas concevoir que leurs parents sont des monstres. Ces millions d’enfants portent tous la cravate tricolore le 1er septembre, jour de la rentrée des classes, ils regardent les mêmes programmes à la télévision, écoutent les histoires de leurs pères sur les ukropy (terme péjoratif pour désigner les Ukrainiens) et ils traversent, avec ou sans leurs pères, les ruines de Marioupol quand ils partent en vacances en Crimée.

Pour qu’une repentance publique après la guerre soit possible, il faudra attendre que ces enfants grandissent, aient des enfants à leur tour, et qu’on leur explique – à ces enfants qui ne sont pas encore nés – que leurs grands-pères ont commis des actes indignes. Il est plus facile d’entendre parler des grands-pères que des pères. La repentance intérieure, et pas seulement publique, a commencé en Allemagne dans les années 1970, précisément donc au moment où les enfants des enfants des nazis sont devenus adultes.

C’est donc vers la fin des années 2040 qu’il sera possible de parler des pertes que la société russe a véritablement subies à cause de la guerre en cours. A ce moment-là, certains, au moins, écouteront. D’ici là, par ailleurs, les enseignants dont la carrière avait commencé sous Brejnev auront enfin cessé d’exercer. En attendant, le peuple vit peut-être le meilleur moment de sa vie. Bien sûr, certains reviennent régulièrement de la guerre dans des cercueils de zinc. Mais au moins, toute la rue est là pour assister aux funérailles. De quoi revivifier les valeurs traditionnelles.

Sergueï Tchernychev, historien, vit à Novossibirsk (Sibérie occidentale), où il a fondé plusieurs institutions éducatives qu’il continue de gérer malgré la pression des autorités. Il est classé par Moscou, comme beaucoup d’opposants et d’ONG, « agent de l’étranger ». Son texte a d’abord été publié en version longue et en russe par le site Sibir.Realii, section consacrée à la Sibérie de Radio Liberty, média financé par le Congrès américain. (Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria)

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