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Le poids de nos valises (3/6)

Le poids de nos valises

Glisser un guide dans sa valise, partir observer les étoiles en colo, prolonger la sieste par un «câlin» dans les dunes… Ces activités et objets emblématiques de l’été en disent beaucoup sur notre société. Dis-moi ce que tu fais pour les vacances, je te dirai qui tu es…

Lorsque nous regardons des reportages ou des films des années 70 dont l’action se passe dans les aéroports, une chose nous saute tout de suite aux yeux. Ce ne sont pas les comportements des gens qui nous étonnent, ni même la structure monumentale des lieux qui a, en fin de compte, peu changé pour l’essentiel. Non, ce qui nous surprend immédiatement, et nous réveille comme un jet d’eau glacée, c’est le fait que les voyageurs portaient alors leurs valises à la main et manifestaient l’effort que cela leur en coûtait. Des chariots existaient déjà, mais la plupart des personnes, se déplaçant de chez elles jusqu’au guichet d’enregistrement, avaient coutume, tout le long de leur parcours, de soulever ces poids morts du voyage.

L’introduction des valises à roulettes a ainsi non seulement libéré l’homme d’une peine physique, ce qui, depuis l’apparition de l’Homo habilis, est le sens même de tout progrès technique, mais elle a amélioré la mobilité des déplacements humains. Elle a suivi le grand mouvement d’accélération et de fluidification du monde. Cette invention a également renforcé la collaboration du corps et de l’outil. En conférant à la valise une certaine mobilité, elle l’a rendue plus proche de l’homme, de ses désirs et de ses intentions. Elle a perfectionné ses possibilités de déplacement, a allégé sa charge existentielle.

Il faut dire que le voyageur attache naturellement une certaine importance à ses bagages. Ils constituent à la fois le prolongement de son être et de sa maison. Sans eux, il serait aussi nu qu’un ver sur la Terre. Ils renferment souvent l’essentiel, ce dont on ne peut pas se passer, et, pour le migrant, ils représentent le résumé émouvant de son existence passée et peut-être l’esquisse de celle à venir. Au reste, ce qu’ils contiennent, plus ou moins soigneusement rangé, exprime une objectivation de la personnalité et possède une vertu révélatrice. Ils sont remplis d’indices peignant pour celui qui sait les interpréter une image fidèle du moi.

On apprend beaucoup de choses en les ouvrant, et chaque objet ou vêtement nous raconte une histoire. Dans ces circonstances, on comprend que le voyageur soit soucieux de la manière dont les compagnies s’occupent de son moi par procuration. Pour les autorités de l’aéroport, les bagages constituent un enjeu crucial. Leur traitement implique une logistique importante.

On a tous regardé sur Internet des vidéos retraçant en caméra subjective le parcours impressionnant d’une valise d’un aéroport à un autre, sorte de course folle sur des montagnes russes, dévoilant l’envers du décor où, en l’absence d’hommes, les machines seules, dans un bruit de mécanismes bien huilés, s’occupent de trier, de pousser, d’aiguiller. Paysages automatiques et posthumains d’un monde d’appareils.

Mais les valises sont aussi pour les autorités des dangers potentiels, pouvant renfermer des produits interdits, des explosifs, de la drogue, des virus, parfois même des animaux et des hommes. Il faut dire que certains voyageurs, ceux qui rentrent au pays chargés de cadeaux pour toute la famille, déplacent parfois une montagne de malles strappées de scotch brun et de grands sacs en jute derrière lesquels ils disparaissent. On est loin de la petite valise cabine du frequent flyer muni de sa carte de fidélité qui voyage léger avec son MacBook, son agenda électronique et quelques sous-vêtements de marque.

Une tonalité particulière

Cependant, pour n’importe quel type de voyageur, le moment de récupérer ses biens sur le carrousel possède une tonalité particulière. Surtout lorsque le voyage s’est déroulé en plusieurs phases et que plane le risque d’une perte éventuelle à cause d’un mauvais aiguillage lors d’une correspondance. C’est toujours un moment amusant à observer : l’attente quasi religieuse avant que le tapis roulant ne se mette en branle au son du signal d’alerte, la bousculade des chariots qui cherchent à s’approcher au plus près, les premières déceptions, les trépignements, les enfants qui s’agitent, l’œil qui s’éclaire lorsqu’il a enfin repéré sa cible.

Le moment de la réclamation

Ainsi étalées sur le tapis, tournant parfois de longues minutes en silence sans trouver preneur, veuves de leur propriétaire, les valises paraissent toutes différentes, marquées par le voyage, comme si elles avaient éprouvé dans leur chair même les péripéties et les chocs. Une sorte de Polaroid de notre solitude contemporaine. Bien évidemment, il y a toujours des déçus, ceux qui se sont trompés de tapis, ceux qui constatent que leurs valises ont bien été égarées. C’est alors le moment de la réclamation qui commence dans un bureau exigu et bondé où des voyageurs du monde entier répondent à des questions et remplissent des formulaires, parfois debout, sur un coin de table, en espérant que la compagnie pourra mettre la main sur cette extension d’eux-mêmes et la leur restituer rapidement. Car il est pour le moins désagréable d’apprendre par un employé qui bredouille un mauvais anglais et simule la contrition, comme on le lui a appris à le faire lors de son stage clients, que sa chère moitié est partie à l’autre bout du monde en cavale et qu’il faudra patienter encore quelques jours avant les retrouvailles.

Bruce Begout, philosophe.

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