Le “printemps arabe” est né à Beyrouth

Ce qu’on appelle le “printemps arabe” n’a pas vu le jour en Tunisie, il n’est pas né place Tahrir en Egypte. Il est le fruit du “printemps de Beyrouth” qui, en 2005, au lendemain de l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri, a attiré des centaines de milliers de Libanais – chrétiens, musulmans, druzes… pour une fois unis – qui ont manifesté place des Canons pour réclamer – et obtenir ! – le départ de l’armée syrienne qui occupait le pays depuis trente ans.

Ce phénomène, aussi appelé “révolution du Cèdre” ou “mouvement du 14 mars”, n’est pas un accident de l’histoire : il fut la conséquence logique de plusieurs années d’oppression syrienne et de la résistance subséquente du peuple libanais, notamment des jeunes, très actifs dans les universités depuis l’an 2000, étroitement surveillés et persécutés par les forces de l’ordre.

Ces images de manifestants soudés, une écharpe rouge autour du cou, brandissant calicots et drapeaux, tous les Arabes les ont admirées grâce aux chaînes satellitaires. “Pourquoi pas nous ? A quand notre tour ? Que nous manque-t-il ?” Peu à peu, l’idée a fait son chemin.

Six ans après – car il faut du temps pour préparer la révolution sous une dictature où le pouvoir bride la liberté d’expression ! -, le même scénario se répète : la jeunesse ouvre la voie, suivie par les adultes, et défie un régime qui, après un moment de surprise, décide de sévir, avant de se rétracter face à l’ampleur de la rébellion et aux pressions internationales… Avec, il est vrai, des variantes : en Syrie, c’est le black-out. Silence, on tue ! Le régime de Bachar Al-Assad croyait pouvoir réitérer les massacres commis par le père, notamment à Hama où 10 000 personnes furent massacrées “en catimini”.

C’était sans compter avec les nouvelles technologies qui ont fait de chaque citoyen un témoin, et de chaque manifestant un journaliste… En Libye, le colonel ubuesque, chantre d’une démocratie de pacotille dans un pays où l’opposition est écrasée depuis des années, choisit, lui, d’envoyer l’aviation bombarder ses propres enfants. Le génocide est évité de justesse grâce à l’intervention de l’ONU, relayée par l’OTAN… Dans les deux cas, comme dans celui du Yémen, même déni de la réalité, même refus des réformes, même désinformation (les chaînes officielles travestissent laborieusement l’indéniable réalité), mêmes promesses fallacieuses, mêmes martyrs, même recours à des épouvantails – Al-Qaida, les salafistes, l’islamisme, l’immigration clandestine – pour amadouer ou inquiéter l’Occident.

La rue arabe est lasse : de la corruption, du népotisme, des mensonges, du parti unique, de la censure ; elle n’est plus dupe, même si elle a du mal à s’organiser ; elle fait montre d’un courage exemplaire, notamment en Syrie ou en Libye, où chaque manifestant sait qu’il finira emprisonné, torturé ou six pieds sous terre, et que sa famille sera la prochaine cible des moukhabarat.

“N’ayons pas peur de la liberté !” Cette phrase, reprise dans notre éditorial de “L’Orient littéraire”, est une invite à tous les Arabes qui craignent que la chute du régime totalitaire laisse la place au chaos, comme en Irak, ou que les intégristes profitent du morcellement des jeunes pour arriver au pouvoir et pousser la minorité chrétienne à l’exil – comme en Irak ! Le problème du monde arabe secoué par les révolutions, c’est qu’on nous donne à choisir entre la peste (la dictature) et le choléra (l’islamisme). Or, il existe une troisième voie, nécessaire, qui est celle de la démocratie. Faisons confiance aux insoumis. N’ayons pas peur de la liberté!

Alexandre Najjar, avocat et écrivain libanais, responsable du supplément L’Orient littéraire au quotidien L’Orient-Le jour.

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