Le “printemps arabe” gagnera-t-il l’Asie centrale ?

Les contestations populaires qui ont déjà détrôné deux puissants et jusqu’alors incontournables leaders du monde arabe, Ben Ali et Moubarak, et qui menacent par effet de contagion d’autres chefs d’Etat autocratiques, ne cessent d’éveiller notre étonnement et notre admiration, de par leur caractère spontané, endogène et inattendu.

La rapidité avec laquelle les régimes tunisien et égyptien sont tombés et la façon pacifique dont les choses se sont passées sont d’autant plus surprenantes que les sociétés des deux pays étaient considérées comme les plus politiquement immatures. Chamboulant nos représentations caricaturales de sociétés arabes à jamais prisonnières de l’islamisme, du nationalisme et de bien d’autres fléaux, cette vague révolutionnaire est comparable à bien des égards à d’autres moments forts de l’histoire de l’humanité tels que le printemps des peuples européens en 1848 ou, plus près de nous, les révolutions populaires de 1989 qui ont changé le destin des démocraties populaires de “l’autre Europe”.

Mais si la chute du mur de Berlin a permis aux pays communistes de se libérer de régimes autocratiques assujettis à Moscou, elle a échoué à se propager dans les Républiques musulmanes de l’ex-URSS au lendemain des indépendances de leur pays en 1991 et à empêcher les anciens apparatchiks et secrétaires des Parti communistes locaux de se reconvertir en présidents autoritaires.

Les révolutions arabes réussiront-elles là où le mouvement de libération de 1989 a échoué ? L’effervescence révolutionnaire qui bouleverse la rive sud de la Méditerranée parviendra-telle à secouer les régimes d’Asie Centrale et à affranchir leurs peuples de l’oppression politique de régimes népotiques et de la sclérose économique dans laquelle les maintient des Etats méfiants à l’égard de la mondialisation ?

Alors que dans les pays d’Asie centrale, les médias, soumis au pouvoir, ont interdiction de présenter les images de révolte de la rue arabe et de commenter les soulèvements populaires en termes positifs, l’actualité du sud de la Méditerranée et du Moyen-Orient ne peut passer complètement inaperçue ni laisser indifférent les populations de ces Etats. Dans une région où la lenteur ou l’absence de réformes et la répression politique tous azimuts sont toujours justifiés par la menace islamiste, la plupart des dirigeants en place n’hésitent pas à présenter les révolutions arabes comme des signes annonciateurs de guerre civile et de prise du pouvoir par les islamistes ou des mouvements orchestrés par des puissances occidentales intéressées par les richesses en hydrocarbures détenues par ces pays.

Pourtant, le renversement des régimes tunisien et égyptien agit comme une source d’inspiration et un catalyseur de mobilisation citoyenne. En Asie centrale, où les marges de libertés sont encore plus étroites que dans les pays arabes et où la liberté d’expression est fermement réprimée par un emprisonnement arbitraire ou des poursuites judiciaires sans fin, de timides tentatives de mobilisation ont tout de même eu lieu, notamment à Douchanbé. A Bakou en Azerbaïdjan, d’importants rassemblements ont été organisés via Facebook pour exiger la démission du président Ilham Aliev.

Des portraits du chef de l’Etat et d’Hosni Moubarak ont été brandis, le premier étant invité à suivre l’exemple de son homologue égyptien en renonçant au pouvoir. Le pouvoir azerbaïdjanais est conscient de la menace que constituent les révoltes arabes. Il a fait procéder à l’arrestation des blogueurs les plus vindicatifs, et, fait plus significatif, il a ordonné le déboulonnage de la statue de Hosni Moubarak, symbole de l’amitié azerbaïdjano-égyptienne, qui trônait au centre d’un parc de la périphérie de Bakou pour éviter que les esprits ne s’échauffent davantage.

Ces frémissements de solidarité que d’aucuns souhaiteraient voir se poursuivre par l’effondrement du régime injuste qui les accable révèle l’impact des révolutions arabes dans les Républiques musulmanes post-soviétiques. Si les chances de voir tomber les  gouvernants en place sont minces, l’espoir suscité par les soulèvements du sud de la Méditerranée et du Moyen-Orient est important au sein de la population.

Certaines similitudes encouragent les rapprochements, même s’il existe des différences entre les régimes arabes et ceux des Républiques d’Asie centrale. Les dirigeants des pays de l’ancienne URSS sont au pouvoir depuis plusieurs décennies. Islam Karimov en Ouzbékistan et Nursultan Nazarbaev au Kazakhstan sont aux commandes depuis 1989.D’abord secrétaires généraux du Parti communiste de leur République, ils en sont devenus les présidents respectifs en 1991. Au Tadjikistan, Emomalii Rahmonov, devenu Rahmon, est au pouvoir depuis 1990, en charge du pays depuis 1992 et président depuis 1994. Au Turkmenistan, seule la mort aura eu raison en 2006 du mégalomane Saparmurad Niyazov, autoproclamé Turkmenbashi (le “chef des Turkmènes”), au pouvoir depuis 1985, d’abord comme premier secrétaire du Parti communiste puis comme président. Son successeur Gurbanguly Berdimuhamedov tient le pays d’une poigne de fer dans la continuité de Turkmenbashi.

Seul le Kirghizstan a connu l’alternance, à deux reprises, mais pour n’offrir à ses voisins qu’un spectacle de chaos politique, économique et social et de pratique du pouvoir népotique et corrompue. Dans le Caucase, Heydar Aliyev, membre du Politburo à Moscou depuis 1976, devenu vice-Premier ministre de l’URSS en 1982, a été secrétaire général du Parti communiste d’Azerbaïdjan de 1985 à 1987 avant d’en devenir président de 1993 jusqu’à sa mort en 2003. Bakou est surtout le seul régime post-soviétique dynastique à ce jour, puisque Ilham Aliyev, fils de Heydar, règne désormais sur le pays bénéficiant de l’aura de son père.

Autre similitude entre les deux espaces géographiques : tandis que dans le monde arabe les terribles moukhabarat font régner la terreur sur les populations opprimées par les dictatures, dans les Républiques musulmanes ex-soviétiques, les organes locaux, héritiers du KGB, assurent par la force l’allégeance du peuple et sa loyauté à l’ordre établi. Dans les deux contextes, la peur alliée à la pauvreté étouffe les voix discordantes. Enfin, la pratique du pouvoir, prisonnière dans tous ces pays de la corruption, du clientélisme et du népotisme, est le produit d’une même culture politique proche du sultanisme et du néopatrimonialisme.

Bayram Balci, ingénieur de recherche 1ère classe au CERI-Sciences Po/CNRS.

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