Le procès Hissène Habré, un succès à ne pas répéter

Des proches de victimes de l’ancien président tchadien Hissène Habré assistant à une séance du tribunal spécial cré pour le juger, à Dakar, au Sénégal. Credit Cemil Oksuz/Anadolu Agency, via Agence France-Presse
Des proches de victimes de l’ancien président tchadien Hissène Habré assistant à une séance du tribunal spécial cré pour le juger, à Dakar, au Sénégal. Credit Cemil Oksuz/Anadolu Agency, via Agence France-Presse

La semaine dernière, les acteurs du procès de Hissène Habré se sont retrouvés ici pour leurs plaidoiries finales devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE), un tribunal créé spécialement pour juger l’ancien président du Tchad. Habré, au pouvoir de juin 1982 à décembre 1990, est poursuivi, entre autres, pour de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis contre ses opposants politiques.

Le procès est un événement majeur dans le domaine de la justice pénale internationale. Il est exceptionnel qu’un tribunal d’un pays juge l’ancien président d’un autre pays. Il est inédit que cela se déroule devant un tribunal expressément mandaté par l’Union africaine pour juger l’un des siens “au nom de l’Afrique.” Et déjà, bien que le verdict ne soit pas attendu avant le 30 mai, le procès apparaît comme un succès : jamais dans une telle affaire, la voix des victimes n’aura été aussi dominante.

Or, l’Union africaine semble tirer cette conclusion de l’expérience : ne recommençons pas. Ses chefs d’Etat ne veulent pas prendre le risque d’être pris dans les filets très sélectifs, et très politiques, de la justice pénale internationale.

Habré avait momentanément réussi à faire dérailler l’ouverture du procès en juillet en refusant de participer aux audiences. On avait dû l’amener de force dans le prétoire. Ses supporters avaient semé le chaos. Ses avocats ne s’étaient pas présentés. La cour avait été contrainte d’en nommer trois autres d’office, et d’ordonner un report.

Mais à la reprise des débats, en septembre, la cour était prête. A leur première protestation bruyante, les partisans d’Habré furent expulsés et menacés de poursuites. Après avoir qualifié le procès de complot “impérialiste,” il ne restait à Habré, 73 ans, qu’à se draper dans le silence et son ample boubou blanc.

Au cours des années 80, dans un Tchad constamment en guerre contre lui-même ou contre la Libye, qui occupait une partie de son territoire, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) a été en charge de la répression des opposants politiques du régime, réels ou supposés. Plusieurs milliers de Tchadiens — il n’existe pas d’estimation sérieuse de chercheurs — sont morts de malnutrition, maladies, tortures et exécutions dans les sept centres de détention secrets installés dans la capitale, N’Djamena, ou dans d’autres cachots en province.

Hissein Robert Gambier, soudeur de profession arrêté en 1985 par la DDS comme agent libyen présumé, a décrit en audience le supplice dit des baguettes. Un bourreau serre progressivement deux bouts de bois placés sur les tempes du prisonnier. “Je voyais comme des nuages. Je voyais mes tortionnaires de haut en bas. Tout était en bas. Même la chambre était en bas.”

Gambier, aujourd’hui malentendant et l’oeil poché, a imité les bruits de la nuit dans la cellule et les gémissements des prisonniers ; il a décrit l’oppression des corps pressés les uns contre les autres et leur “diarrhée brûlante, transparente et verdâtre.” Il est resté cinq ans en détention. Ses codétenus l’appelaient “celui qui court plus vite que la mort.”

La DDS a également joué un rôle important dans trois violentes campagnes menées par l’armée contre les populations du Sud de 1982 à 1987, et par la suite contre les communautés Hadjaraï et Zaghawa, anciennes alliées de Habré devenues ennemies. Le même mode opératoire se répétait: on s’en prenait d’abord aux cadres locaux avant de s’attaquer à toute la communauté.

Mbaïssouroum Manda René, cultivateur à Maïbo, au sud du pays, a vu les militaires encercler son village un matin de mars 1985. Ils l’ont emmené avec 16 autres jeunes hommes au pied d’un grand arbre néré. Là, on leur ordonna de s’allonger à plat ventre. “Et après ça, tout ce qu’on a senti, c’est les balles sur nous. Pok, pok, pok,” a-t-il déclaré au tribunal. Il n’y eut que quatre rescapés.

Le procès n’aura pas révélé une idéologie particulière derrière cette violence. Il aura plutôt mis en lumière l’histoire d’un chef politique brillant, méticuleux et autoritaire, qui selon un ancien officier de la gendarmerie “a vécu pour se venger.”

Et il aura permis aux victimes de Habré de bousculer le rapport de forces habituel entre victimes et accusé pour imposer leur voix en audience. Notamment, plusieurs femmes ont témoigné avoir subi des violences sexuelles répétées, mettant la lumière sur un crime courant qui avait été, dans ce conflit-ci comme dans d’autres, largement ignoré. Tout cela dans le cadre d’un procès beaucoup plus rapide et moins cher que toute autre affaire majeure menée devant un tribunal pénal international.

Une victoire pour les victimes, donc, mais aussi pour les ONG qui les ont appuyées pendant de longues années et les nombreuses péripéties politico-judiciaires qui ont suivi la première plainte déposée en 2000 devant une cour sénégalaise. Des rapports d’Amnesty International datant des années 80 ont appuyé les dépositions à l’audience devant les CAE. Human Rights Watch aura déployé sa puissance stratégique et médiatique — et 1,5 millions de dollars sur les seules trois dernières années — au service des victimes.

La défense a d’ailleurs dénoncé le travail sélectif d’un lobby international d’organisations des droits de l’homme. S’adressant la semaine dernière au représentant de Human Rights Watch présent dans la salle, Mounir Ballal, un des trois avocats commis d’office, a ainsi déclaré : “Vous avez un peu constitué une quadrature du cercle.”

Ballal et ses deux collègues sénégalais, entrés d’urgence dans un dossier bouclé et privés d’accès à un accusé qui les refuse catégoriquement, ont souligné la fragilité de certains témoignages. Mais ils ont aussi invoqué la dimension politique du procès, notamment l’implication constante des grandes puissances dans le conflit au Tchad dans les années 80 et la coopération biaisée du gouvernement tchadien actuel avec les CAE.

La défense a régulièrement suggéré que ce procès était le fruit d’une entente entre Idriss Déby, le président tchadien depuis plus de 25 ans, quelques puissances étrangères et des ONG internationales. Le gouvernement tchadien assure 35 pourcent du budget du tribunal, mais il a refusé de livrer cinq autres individus accusés par les CAE et empêché certains témoins de venir à Dakar. Et Déby, qui était chef de l’armée sous Habré lors de la terrible répression de 1984 dans le sud du pays, n’a jamais été inquiété.

Rien non plus n’a été retenu de la responsabilité de la France et des Etats-Unis, qui ont pourtant solidement soutenu Habré quand il était au pouvoir. Dès lors, ce procès n’a pas moins été soumis aux pressions politiques que les autres grands procès pour crimes de masse contemporains. Ce qui ne le rend pas moins menaçant, au contraire — y compris pour ceux qui en ont tiré parti, comme Mr. Déby.

Un nombre croissant de membres de l’Union africaine entretiennent une relation hostile à la Cour pénale internationale (CPI), basée à la Haye, dont les 29 premiers accusés sont tous africains. La figure de proue de cette résistance est Uhuru Kenyatta, le président kényan, mis en accusation par la CPI pour des violences ethniques qui avaient suivi les élections de 2007 — alors que Kenyatta était encore membre de l’opposition — et qui a réussi à obtenir l’abandon des poursuites.

Le 31 janvier, Kenyatta a fait adopter par ses pairs de l’Union africaine une proposition envisageant le retrait des pays africains de la CPI. Le vote a eu lieu sous l’autorité du nouveau président de l’Union africaine, élu la veille : Idriss Déby.

Il y a 10 ans, l’Union africaine mandatait le Sénégal pour poursuivre Habré et rendre justice en son nom, présentant les CAE comme une alternative à la CPI. Aujourd’hui, après le bon déroulement des audiences dans le premier procès pour des africains et par des africains, elle indique ne plus vouloir courir un tel risque.

Thierry Cruvellier, journaliste, est l’auteur du Maître des aveux et du Tribunal des vaincus.

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