Le processus d’adhésion de la Colombie et les populations indigènes

Dans les prochaines semaines, le président de la Colombie Juan Manuel Santos pourrait concrétiser l’une de ses plus anciennes ambitions : que son pays soit admis comme Etat membre au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le 22 mars, le Comité des affaires du travail et sociales de l’OCDE débattra de la question, car cette prestigieuse organisation internationale, qui regroupe principalement des pays à revenu élevé, promeut des politiques visant à améliorer le bien-être des populations mondiales sur les plans économique et social.

La Colombie est un pays marqué par de profondes inégalités, comme j’ai pu le constater en me rendant sur place à maintes reprises pour Human Rights Watch. Le contraste n’est peut-être nulle part aussi saisissant que dans la région de La Guajira, à l’extrême nord du pays, où sévit une crise alimentaire qui n’a que trop duré et qui était largement évitable.

Dans cette province, les Wayuu, le plus grand peuple indigène du pays, souffre de malnutrition aiguë, aggravée voire provoquée par de graves dysfonctionnements en termes de gouvernance. L’accès limité à l’eau et aux vivres a déjà coûté la vie à des dizaines d’enfants.

Beaucoup pleuraient

Il y a vingt ans, beaucoup estimaient que la Colombie risquait de devenir un Etat défaillant. Les progrès accomplis depuis, notamment la fin de la guerre contre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, extrême gauche), sont indéniablement impressionnants. Pourtant, dans des régions comme La Guajira, les gens se sentent abandonnés par leur propre gouvernement.

Lors de ma première visite à La Guajira en août 2016, Jorge, un professeur âgé de 32 ans, enseignait dans une « école » faite de quatre poteaux, d’un vieux tableau noir et de caisses de bière en guise de chaises. Ses élèves arrivaient en retard parce que le puits de leur communauté s’était asséché et qu’ils avaient dû se mettre en quête d’eau pour leurs familles. Beaucoup pleuraient à cause de la faim. « On mange quand on peut, c’est pareil pour tout le monde dans notre communauté », confiait Jorge. Selon les données officielles, au moins quatre-vingt-onze enfants autochtones sont morts de malnutrition depuis 2016.

La Cour constitutionnelle colombienne a ordonné en août 2016 au gouvernement de prendre des mesures immédiates et aussi de plus long terme pour endiguer la crise. D’après la Cour, les plans du gouvernement pour protéger les enfants n’ont pas encore produit de résultats tangibles. En février 2017, le gouvernement a annoncé qu’il interviendrait pour fournir de l’eau potable et des services de santé dans la province.

Pourtant, lorsque je suis retourné à La Guajira en juin 2017, nombreux étaient les médecins à manquer de médicaments pour soigner les enfants ; les programmes alimentaires visant à aider ces derniers étaient souvent insuffisants et plusieurs puits étaient hors-service ou ne pompaient que de l’eau salée. « Même les animaux ne veulent pas la boire », disait un habitant.

Corruption et menaces de mort

Pire, des politiciens et entrepreneurs corrompus de La Guajira auraient détourné des millions de dollars affectés à l’amélioration des moyens de subsistance des Wayuu et à garantir leur accès aux services de base. D’une communauté à l’autre, des puits et des cliniques, qui auraient pu contribuer à résoudre la crise, ne fonctionnaient pas correctement. Les habitants mettent en cause la corruption. « C’est comme si quelqu’un avait tissé une toile d’araignée au-dessus de nous, et que rien ne nous parvenait jamais », expliquait un enseignant.

Des procureurs font de leur mieux pour enquêter sur cette corruption, quitte à recevoir des menaces de mort. Mais leur charge de travail écrasante – l’un d’entre eux confie avoir plus de cinq cents dossiers en attente – les condamne à l’échec. Seule une poignée de condamnations a été obtenue à ce jour.

Une délégation de Human Rights Watch à Paris a demandé aux Etats membres de l’OCDE d’obtenir de Bogota l’assurance que des mesures sérieuses seront prises pour y remédier. De nombreux représentants de ces Etats ont été surpris d’apprendre l’existence de tels niveaux de pauvreté et de mauvaise gouvernance en Colombie. D’autres semblaient cependant penser que les progrès du pays méritaient une reconnaissance générale de la part de l’OCDE.

Le processus d’adhésion de la Colombie à l’OCDE peut certainement être l’occasion de célébrer le développement du pays, mais aussi de répondre à cette crise grave. Le secrétaire général de l’organisation, Angel Gurría, se plaît à dire que le processus d’adhésion à l’OCDE présente pour les pays une « dimension transformative », en les aidant à améliorer l’Etat de droit et leur économie. L’OCDE pourrait se montrer à la hauteur de cet engagement en veillant à ce que davantage soit fait pour les populations en détresse comme les Wayuu.

Par Juan Pappier, chercheur spécialiste des Amériques pour Human Rights Watch.

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