Le processus d’adhésion des Balkans à l’UE étouffe des conflits sous-jacents

Depuis leurs indépendances obtenues en juin 1991, la Slovénie et la Croatie contestent leur frontière maritime dans la petite baie de Piran, qui constitue actuellement l’une des limites de la zone Schengen ; la Slovénie étant dans l’Union européenne depuis 2004 alors que la Croatie est candidate.

Le gouvernement slovène de centre-gauche, dirigé par Borut Pahor, avait créé la sensation en décembre 2008 en annonçant le blocage de plusieurs chapitres d’adhésion croate à l’Union européenne, ce qui avait sérieusement alourdi les relations entre ces deux ex-républiques yougoslaves. En septembre 2009, la Slovénie avait revu sa position et les deux pays s’étaient mis d’accord pour confier la délimitation de leur frontière à une commission d’arbitrage internationale. La Slovénie devant néanmoins, au préalable, valider par référendum cette proposition, avec le risque récurrent de voir l’électorat se mobiliser sur des enjeux de politique intérieure et de sanctionner les divisions de la fragile coalition gouvernementale de Pahor.

Au terme d’une campagne très engagée, le 6 juin, les Slovènes ont approuvé de justesse la proposition (51,5 %). Pour l’Union européenne, l’enjeu allait évidemment bien au-delà du traitement d’un litige frontalier : un “non” slovène au référendum aurait créé une situation de blocage entre un petit Etat de l’UE et un Etat candidat, dangereux précédent en vue de l’intégration du reste des Balkans. Du fait des rivalités de pouvoir, de l’instrumentalisation des enjeux ethniques et religieux mais aussi du ressentiment consécutif aux guerres des années 1990, le veto d’un Etat membre peut devenir dans les Balkans une nouvelle arme d’exclusion.

La Slovénie aujourd’hui, la Croatie demain pourraient être tentées de ralentir, voire de sabrer les ambitions européennes de territoires aussi fragiles et instables que sont la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine ou le Kosovo. Pour la Serbie, principal acteur politique et économique, mais dont la population reste encore aux marges de la prospérité, l’entrée dans l’UE est désormais la priorité, au point d’en faire un marchandage à peine voilé sur la question du Kosovo. Les Etats-Unis l’ont d’ailleurs bien compris, eux qui poussent sans ambages pour une intégration des Balkans dans l’UE.

Depuis une dizaine d’années, la région fait moins parler d’elle : non que les enjeux sensibles de cohabitation des différentes nationalités aient disparu, mais la perspective d’adhérer à l’UE focalise les débats politiques autour du développement économique. En Serbie, par exemple, le leader nationaliste, Tomislav Nikolic a dû assouplir ses positions anti-européennes pour prétendre jouer un rôle politique important face au président pro-européen Boris Tadic.

Dans ce contexte, il est donc peu pertinent que des questions secondaires comme la question de la baie de Piran menacent les processus d’adhésion dans les Balkans. Car, derrière ces enjeux à priori régionaux, voire locaux, se cachent en fait les mêmes thèmes d’exclusion et de conquête de territoires qui firent basculer la région dans le chaos. Ainsi, les pourfendeurs du “non” au référendum slovène n’ont-ils pas hésité à comparer ce résultat avec celui de la perte de la Carinthie par le nouveau Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes en 1920. Ainsi n’ont-ils pas hésité non plus à jouer de cartes erronées sur des affiches électorales pour emporter la décision.

Aujourd’hui, ces arguments n’ont pas suffi et l’Europe s’en tire à bon compte, mais qu’adviendra t-il demain si un Etat issu de l’ex-Yougoslavie se retrouve bloqué à cause d’un veto abusivement utilisé à son encontre ?

Laurent Hassid, universitaire, géographe, spécialiste des Balkans et de la Slovénie.