Le référendum catalan divise les écrivains espagnols

Certains sont fatigués de ce débat qui court depuis des années, d’autres se taisent par prudence. Nombreux sont néanmoins les écrivains et les artistes qui ont décidé de s’exprimer sur la question catalane à la veille du référendum illégal sur l’indépendance de la Catalogne, convoqué le 1er octobre de manière unilatérale, malgré la suspension de la Cour constitutionnelle et l’opposition ferme de Madrid.

« Que se passe-t-il quand une partie de l’organisation de l’Etat se déclare en sédition ? », se demande ainsi Antonio Muñoz Molina, reconnu comme l’un des plus grands écrivains espagnols, tandis que le romancier catalan Jaume Cabré, dont les romans connaissent un vrai succès d’estime en France, affirme que « l’indépendance sera toujours considérée illégale par l’Espagne : nous n’avons pas d’autres choix que de faire ce référendum ». « Je n’irai pas voter le 1er octobre parce que ce référendum est illégal, mais ceux qui iront ne doivent pas être traités comme des délinquants car ils sont l’expression d’un problème qu’on a laissé pourrir », ajoute Sergi Pamies, installé à Barcelone.

« Un piège »

Ces écrivains et d’autres, interrogés par Le Monde, ont décidé de prendre position alors que le gouvernement catalan assure qu’il proclamera l’indépendance unilatéralement au lendemain du vote si le « oui » l’emporte. La question, brûlante, a redonné des couleurs à la figure de l’intellectuel engagé. Le 17 septembre, le quotidien El Pais a publié un manifeste de « gens de gauche » opposés à la tenue du référendum : « 1er octobre : arnaque antidémocratique. Ne participez pas ! Ne votez pas ! » Signé par près de 3 000 intellectuels, artistes, juristes… notamment les écrivains catalans Juan Marsé et ­Javier ­Cercas, mais aussi Javier Marias, Juan José Millas ou Rosa Montero, il dénonce une « convocation indigne d’une démocratie » et un « piège pour toute la société catalane que nous ne pouvons pas cautionner ».

Jaume Cabré. Ulf Andersen/Aurimages.

Les indépendantistes ont répondu par un autre texte, « Le 1er octobre, nous les écrivains, nous voulons voter », signé par près de 700 auteurs, éditeurs et traducteurs catalans, parmi lesquels Jaume Cabré et Quim Monzo. Pour eux, la réponse de Madrid pour empêcher le vote est une « attaque sans scrupule contre la liberté d’expression et d’autres droits fondamentaux ». Le débat était lancé dans le monde intellectuel.

« Etre espagnol aujourd’hui en Catalogne ne présente aucun avantage, et pourtant c’est mon cas, confirme l’écrivain Sergi Pamies, avec une ironie mordante. Si j’avais 20 ans, je serais sans doute indépendantiste, mais je ne peux pas trahir mon histoire de gamin espagnol de Gennevilliers. Je respecte ce mouvement indépendantiste, mais je ne partage pas ses convictions. »

Né en France, d’un père aragonais et d’une mère catalane, il raconte la complexité de définir une identité nationale. « A Gennevilliers, j’étais l’Espagnol, l’“Espingouin”. Mon identité s’est construite sur une fiction : le rêve d’une Espagne républicaine, respectueuse, fraternelle, où les gens se promenaient dans la rue en lisant Rafael Alberti. Quand, alors que j’avais 11 ans, ma mère a décidé de revenir à Barcelone, j’y ai découvert l’identité catalane et je l’ai adoptée de manière naturelle. Pour moi, cela n’était pas contradictoire avec le fait d’être espagnol. Mon unique identité est peut-être celle d’exilé… » Celui qui écrit aujourd’hui en catalan poursuit : « Si tout mon entourage décide que la Catalogne doit cesser d’être l’Espagne, je l’assumerai. A condition que cela se fasse de manière démocratique. »

Antonio Munoz Molina. Corrine Mariaud/Opale/Leemage.

Antonio Muñoz Molina défend lui aussi l’idée d’un référendum « légal » – toute la nuance est là – qui offrirait toutes les garanties en matière notamment de neutralité des médias catalans. Selon cet Andalou installé à Madrid, il faut revenir sur les nombreux « malentendus » qui se sont installés ces dernières années : « Le premier est de penser qu’il existe un affrontement et une division historiques entre la Catalogne et l’Espagne. »

« Le franquisme nous a tous opprimés »

Ancien militant antifranquiste, l’auteur de Beatus ille rappelle que « la défense de la Catalogne était une revendication de tous les démocrates espagnols. Lors des manifestations après la mort de Franco à Madrid, nous demandions “liberté, amnistie et statut d’autonomie” pour la Catalogne. C’était notre lutte à tous. Les indépendantistes ont transformé le franquisme en une oppression contre la Catalogne, mais le franquisme nous a tous opprimés, ajoute-t-il. Lluis Llach, qui se présente àprésent comme une victime de l’impérialisme, était un des chanteurs les plus populaires en Espagne. D’ailleurs, les identités catalane et espagnole sont intrinsèquement liées : la capitale mondiale du livre en espagnol est aujourd’hui Barcelone. Cette année, le film qui représente l’Espagne aux Oscars (Eté 93, de Carla Simon) est catalan, tourné en catalan, coproduit par l’Institut du cinéma catalan, la télévision espagnole et le ministère de la culture espagnole. »

Lluis Llach, cité par Muñoz Molina, est l’auteur du célèbre chant antifranquiste L’Estaca, devenu un hymne indépendantiste ces dernières années. Il a fait le grand saut en politique en 2015. Il justifie le référendum en rappelant que Madrid traîne depuis des années : « Nous sommes un pays avec une histoire, une culture propre. J’aime respecter la loi mais j’ai vécu vingt-huit ans réprimé par les lois franquistes sous la dictature. Evidemment, la répression n’est pas aussi forte aujourd’hui. Mais le système policier, judiciaire et administratif de l’Etat est néofranquiste. Je vois se reproduire les mêmes tics autoritaires qui existaient quand la justice pouvait vous condamner à deux ans de prison pour homosexualité. Quand les lois ne servent pas la volonté démocratique des gens, il faut y trouver un remède. »

« Insurrection sentimentale »

« La sensation que ne pas pouvoir voter est une atteinte à la démocratie s’est imposée, reconnaît Sergi Pamies. Mais ce n’est pas démocratique de voter puisque c’est illégal. A présent, les gens distinguent ce qui est légal et ce qui est légitime, comme dans les pays non démocratiques. » Pour l’auteur catalan, il existe à la fois « une industrie du conflit », Madrid et Barcelone soudant leur camp grâce à cet affrontement, et « une insurrection sentimentale » de nombreux Catalans qui croient en cette « révolution des sourires ». « Au milieu, nous sommes nombreux à ne nous reconnaître ni dans l’indépendance ni dans l’immobilisme chronique au nom de la Constitution », affirme Sergi Pamies.

« Je crains que se brise la paix civile, non pas tant entre la Catalogne et le reste de l’Espagne qu’à l’intérieur de la Catalogne », affirme M. Muñoz Molina. Et de se dire « blessé » par ce qui est arrivé à Juan Marsé, dont les livres dans une bibliothèque de Cambrils ont été barrés des mots « botifler » (traître à la patrie catalane) et « renegado » (renégat) après qu’il a signé le manifeste contre le référendum. « Avec une atmosphère aussi tendue, tout peut arriver. Personne ne va gagner. Ceci n’est pas un divorce. C’est une amputation », ajoute l’auteur.

« “Nous vous aimons”, nous dit-on. “L’indépendance serait comme nous couper un bras”. Mais nous ne sommes le bras de personne ! Nous sommes une personne entière », s’insurge Jaume Cabré. Pour celui qui a gardé en mémoire la persécution de la langue catalane sous le franquisme, l’indépendance est l’opportunité de « vivre le rêve de [s] es parents et grands-parents ». « Je me souviens de mon indignation quand on m’avait censuré trois lignes de mon premier livre, en 1973, raconte-t-il. La génération antérieure qui écrivait en catalan, elle, avait des pages entières supprimées, des chapitres, des livres… Il fallait s’exiler, écrire dans la clandestinité… »

Fernando Savater. Ulf Andersen/Aurimages.

« Lier la citoyenneté à un territoire est un archaïsme médiéval, estime le philosophe Fernando Savater, qui a fait de la lutte contre les nationalismes un des axes majeurs de son discours. Jordi Pujol [président nationaliste de la Catalogne de 1980 à 2003] avait offert à l’Etat de contenir l’indépendantisme si on lui laissait les mains libres en Catalogne, ce qu’il a utilisé pour imposer une discrimination linguistique enfaveur du catalan, une télévision et une éducation confiées aux plus radicaux. Il aurait fallu prendre des mesures sérieuses. Je suis inquiet. Il y a des choses qui doivent finir mal, sinon elles ne finissent pas… » Tout aussi pessimiste est Sergi Pamies : « Je crois sincèrement que certains problèmes n’ont pas de solution. Cela se résoudra quand un camp prendra le dessus sur l’autre. Je pense que ça va mal se terminer. »

Par Sandrine Morel

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