Le régime d’Azerbaïdjan enlève et tue ceux qui lui déplaisent

Je m’appelle Alexandre Lapshin. Je suis un blogueur globe-trotteur qui a visité plus de cent trente pays. Je ne m’intéresse pas à la politique mais j’aime la paix, la nature, l’histoire, les jolies femmes et la bonne chère. Même dans mes pires cauchemars, je n’aurais pu imaginer être victime d’un jeu politique entre deux dictateurs brutaux : l’ancien président des fermes collectives soviétiques – le président biélorusse Alexandre Loukachenko et l’homme fort d’Azerbaïdjan, Ilham Aliev, qui a hérité du pouvoir de son père, comme dans les anciens sultanats arabes décrits par le conte des « Mille et une nuits ».

Le 15 décembre 2016, lors d’un voyage dans l’ex-URSS, j’ai été soudainement arrêté par la police au Belarus. Des agents sont brutalement entrés dans ma chambre d’hôtel en criant « à terre ou nous tirons, vous êtes en état d’arrestation à la demande de l’Azerbaïdjan pour avoir visité le Karabagh ». J’ai eu de la chance car, lors de cette arrestation, ces policiers n’ont pas remarqué que mon ordinateur était en marche et que j’étais en train de communiquer avec mon épouse. Elle a pu voir mon arrestation en direct et elle a immédiatement alerté les médias internationaux ainsi que les ambassades d’Israël et de Russie dont je suis citoyen.

Show médiatique tragicomique

Il est important de préciser que si le Belarus avait été un Etat de droit, il n’aurait jamais procédé à mon arrestation, sans même parler de mon extradition et de ma condamnation. Je n’avais commis aucun délit contre les lois du Belarus et la seule convention d’extradition entre le Belarus et l’Azerbaïdjan stipule explicitement que toute requête d’extradition doit être rejetée si elle est fondée sur des motifs politiques.

Or, Aliev avait envoyé son avion personnel pour me faire atterrir à Bakou où j’ai débarqué dans un véritable show médiatique, sorti de l’avion par des soldats des forces spéciales équipés d’armes automatiques, de poignards de combat et de grenades sous le regard de centaines de caméras. Ce spectacle tragicomique avait été mis en scène pour les couches les moins éduquées de la population azerbaïdjanaise.

J’ai passé sept mois dans une prison en confinement solitaire ce qui est contraire au droit international et ce qui est considéré comme un cas de torture. J’ai été accusé d’avoir illégalement visité le Karabagh à partir du territoire de la République d’Arménie – il n’y a aucun autre moyen de le faire puisque la frontière entre l’Azerbaïdjan et le Karabagh est strictement close depuis 1993 – et de m’être rendu coupable d’une « violation de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan ».

L’accusation procédait du fait que, dans mes articles sur le Karabagh, j’ai utilisé indifféremment le nom azerbaïdjanais « Karabagh », mais aussi le nom d’Artsakh que donnent les Arméniens à cette région.

Relents antisémites

L’Azerbaïdjan qui revendique le retour de cette région dans son giron oublie que 150 000 Arméniens y vivent et y utilisent leur langue maternelle, et il criminalise l’usage des noms géographiques traditionnels. C’est un peu comme si la France prohibait l’usage par les populations utilisant des dialectes germanophones d’employer les termes de Reichsland Elsaß-Lothringen et requérait des Allemands qu’ils emploient exclusivement les termes d’Alsace-Lorraine.

Je n’ai jamais parlé des conflits territoriaux entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie dont je me moque éperdument. Même le tribunal fantoche de Bakou a finalement reconnu que je n’ai jamais appelé à quoi que ce soit, comme une violation de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.

Je ne peux pas ne pas évoquer les relents antisémites du procès qui m’a été intenté à Bakou. La plupart des audiences du tribunal ont été délibérément programmées à des dates-clés de la Shoah. Le procès s’est ouvert le 22 juin 2017, exactement soixante-seize ans après que l’Allemagne nazi a commencé d’envahir l’URSS et de massacrer les juifs soviétiques.

La deuxième audience s’est tenue le 30 juin 2017, et je voudrais rappeler que c’est le 30 juin 1941 qu’ont débutés les massacres des juifs de Lviv en Ukraine d’où ma famille est issue. La plupart des miens y ont été assassinés et leurs corps jetés dans des fosses communes.

La troisième audience s’est déroulée le 4 juillet 2017 quand le 4 juillet 1941 a commencé la déportation des juifs de Lettonie au camp de Salaspils, où ils ont été brutalement exterminés. C’est un jour de deuil en Lettonie mais pour le régime d’Azerbaïdjan, ce jour a constitué l’opportunité de persécuter un juif, ami de la paix et des voyages.

Sauvage tentative d’assassinat

Le 10 septembre 2017, date de l’anniversaire de ma mère, j’ai été brutalement agressé dans l’enceinte de la prison où j’étais interné à Bakou. Quatre hommes masqués ont fait irruption dans ma cellule, m’ont battu, étranglé et – alors que j’étais déjà inconscient – ont mis une corde autour de mon cou pour me pendre dans les toilettes. J’ai ensuite été conduit à l’hôpital central de Bakou où mon dossier médical indique sans ambiguïté que j’étais dans un état proche de la mort clinique.

J’avais des côtes brisées, des blessures et des ecchymoses sur tout le corps, des dents cassées, l’os hyoïde fracturé et des caillots dans le cerveau. Les autorités azerbaïdjanaises se sont empressées d’alléguer que je m’étais pendu moi-même dans ma cellule en conséquence de quoi le président Aliev a décidé de me « gracier ».

Après trois jours de coma à l’hôpital de Bakou, j’ai été expulsé en Israël. Dès mon arrivée sur la piste d’atterrissage à Tel-Aviv, j’ai été conduit d’urgence à l’hôpital où les examens de médecine criminelle que j’ai subis ont clairement conclu que j’avais survécu à une sauvage tentative d’assassinat qu’on avait essayé de maquiller en tentative de suicide. Sur la base de ces conclusions, j’ai porté plainte contre l’Azerbaïdjan devant la Cour européenne des droits de l’homme pour tentative de meurtre.

Rappelons que l’Azerbaïdjan est classé 163e sur 180 par Reporters sans frontières en matière de liberté d’opinion et d’expression ; que ce pays a été pointé dans d’innombrables scandales financiers qui – des « Panama Papers » aux « Laundromat » – ont révélé les manœuvres du clan au pouvoir pour s’accaparer les richesses des Azerbaïdjanais et pour acheter l’indulgence des responsables politiques européens ; que le régime de Bakou n’hésite pas à procéder à des enlèvements extrajudiciaires, comme celui du journaliste Afghan Mukhtarli, kidnappé en Géorgie puis torturé et emprisonné en Azerbaïdjan ; que pèsent enfin de fortes présomptions que ce régime ait commandité le meurtre de la blogueuse maltaise Daphné Caruana Galizia pour avoir révélé le rôle sombre de Malte et de ses banques dans le recyclage de l’argent sale de Bakou.

Par Alexandre Lapshin, blogueur

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