Le régime marocain est-il menacé ?

Le Maroc traverse, au même titre que ses voisins, des difficultés socio-économiques indéniables qui pourraient l’exposer, à terme, à une montée en puissance des protestations et des manifestations. La rue marocaine pourrait gronder dans les semaines à venir. Le régime, dans sa configuration actuelle, est-il pour autant menacé ? Nous ne le pensons pas. Pour ce faire, il faut s’inscrire dans une perspective historique critique si nous voulons comprendre quelles sont les raisons qui nous poussent à aller dans ce sens.

Sans vouloir nous enfermer dans un schéma culturaliste et faire de la prospective à la petite semaine, il est possible néanmoins de rapporter la stabilité, réelle ou supposée, du régime marocain à des spécificités aussi fondamentales que solidaires. Celles-ci permettent d’expliquer comment le roi est parvenu à construire sa légitimité et conserver jusqu’à présent le monopole du pouvoir en jouant habilement sur la cooptation d’une grande partie de ses opposants d’hier en leur donnant certains gages et surtout, l’illusion de l’autonomie. Ces spécificités sont au moins de l’ordre de deux : des spécificités historiques et des spécificités politiques que nous ne trouvons certainement nulle part ailleurs dans le monde arabe.

Premièrement, les ressorts culturels séculaires de la société marocaine n’ont pas été dissous, contrairement à l’Algérie voisine par exemple, par les effets de démantèlement des solidarités traditionnelles (asabiyyat) successifs au travail de sape de l’administration coloniale. Le protectorat ne les a jamais mis en cause dans le cadre du Maroc. Cela a au contraire renforcé, à l’indépendance, la concentration du pouvoir par le roi (Mohamed V) qui a passé pour un des vecteurs principaux de stabilité et de résistance contre les ennemis intérieurs et extérieurs qu’ils soient réels ou supposés.

Deuxièmement, le sultan hier, le roi aujourd’hui, au moyen de récits hagiographiques cousus sur mesure qui se sont greffés sur ces spécificités historiques bel et bien réalistes, sont depuis toujours considérés, de façon quasi unanime dans la société marocaine, comme les héritiers de la dynastie idrisside qui a fait du Maroc un pays musulman à compter de 788. Ce qui explique le fait que le roi ait été auréolé, quelques siècles plus tard, de la couronne de Commandeur des croyants en 1962 sans opposition frontale de la classe politique et de la population.

Enfin, les spécificités politiques, sans doute les plus intéressantes, ont été de loin celles qui ont permis le plus à la monarchie de survivre sans trop de heurts dans le rapport aux administrés, aux représentants des partis politiques et de naviguer, de la sorte, en eaux troubles grâce à des réformes élaborées au bon moment.

UN PLURIPARTISME “CONTRÔLÉ”

En effet, dès l’indépendance, Mohamed V puis Hassan II ont instauré et approfondi un pluripartisme “contrôlé” qui existe toujours au demeurant, pour contrecarrer les velléités hégémoniques des nationalistes de l’Istiqlal (Parti de l’indépendance) d’abord puis d’un parti politique en particulier ensuite. Puis, confrontée à la montée en puissance de l’Union nationale des forces populaires (UNFP) produit d’une scission d’avec l’Istiqlal en 1959, la monarchie s’appuiera sur les islamistes de la Jeunesse islamique pour faire pièce à la gauche en général et aux marxistes-léninistes en particulier qui remettaient en cause à l’époque les pouvoirs temporels étendus du roi.

Au début des années 1990, alors que la Tunisie de Ben Ali réprime sévèrement ses islamistes en verrouillant par ailleurs le champ politique, que l’Algérie des généraux invalide les élections législatives de 1991 remportées alors par le Front islamique du salut (FIS) plongeant le pays dans la guerre civile, Hassan II entreprend, a contrario, d’ouvrir le système politique afin d’éviter de connaître potentiellement le même sort. Prenant le pari d’intégrer les opposants d’autrefois au premier rang desquels les islamistes, Hassan II a contribué, de cette façon, à désamorcer la crise politique majeure qui couvait notamment après les longues “années de plomb”. Celles-ci furent, on le rappelle, marquées par une forte restriction des libertés publiques, des emprisonnements arbitraires, la torture et la disparition physique des opposants exposant de plus en plus le régime à un retour du bâton.

Contrôlant étroitement les ressources symboliques de l’islam qui lui permettent de couper l’herbe sous le pied des islamistes, conservant, par ailleurs, le monopole sur les sources de production de l’autorité et du pouvoir politiques en émiettant le champ politique en plusieurs courants, la monarchie a su jouer, avec maestria, des illusions de la démocratisation en maintenant pourtant des dispositifs autoritaires redoutables.

C’est pourquoi les manifestants du 20 février réclamaient moins la mise à bas du régime, la tête du monarque que plus de considération sociale et aussi, parfois, une réforme institutionnelle qui donne encore davantage de marges de manœuvre aux partis politiques. Nul doute que cette stratégie continue de demeurer payante. Jusqu’à quand ? Seuls l’ampleur, la teneur et le contenu des prochaines mobilisations nous permettront de le savoir. A moins que le trône ait un nouveau tour dans son sac pour éviter le pire.

Par Haoues Seniguer, chercheur au Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient.

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