Le régime syrien agite la théorie du complot

En 1982 à Hama, la pilule du complot ne fut pas difficile à faire passer. Le sectarisme affiché de l’Aile combattante et sa ligne politique dure furent du pain bénit pour le régime, qui n’avait plus qu’à monter en épingle les faits et la force numérique du mouvement pour inquiéter les Syriens. Aujourd’hui, si la contestation parvient à se développer géographiquement à partir de Deraa et à dépasser ses cadres générationnels et sociaux d’origine, c’est avant tout parce que de nombreux Syriens se reconnaissent dans ses mots d’ordre – liberté, dignité, transparence, démocratie, unité. Alors que penser des théories conspirationnistes avancées par le régime pour justifier les révoltes ? Si on ne peut rien enlever à la sincérité émotionnelle du mouvement, il est très probable que des groupes d’opposition cherchent à l’exploiter.

La Syrie a été l’un des derniers pays de la région touchés par le “printemps arabe”, ce qui a laissé le temps aux ennemis du régime de réfléchir à la situation syrienne à l’aune des exemples tunisien et égyptien. Sur leur site Internet, les Frères musulmans syriens assurent leur “solidarité complète” aux jeunes manifestants. L’organisation affirme n’exercer “aucune tutelle sur l’effort national impulsé par une jeunesse nationaliste et libre” et réitère son rejet de la violence et du sectarisme – conformément à la Charte d’honneur national signée dix ans plus tôt.

CONTREBANDE DE DÉCHETS

Toutefois, ils disposent d’un réseau de sympathisants bien informés, dont il est difficile d’évaluer le nombre et le degré d’activité, en raison des menaces qui pèsent sur l’organisation. Rappelons que les Frères musulmans ont été contraints à l’exil après les événements de Hama, et que la loi 49, promulguée en 1980, les condamne toujours à la peine capitale.

Le régime incrimine régulièrement l’ex-ministre des affaires étrangères Abdel Halim Khaddam, proche des Hariri au Liban et du royaume saoudien, exilé en Europe depuis 2006. Mais ce fidèle d’Hafez Al-Assad ne jouit pas d’une grande popularité dans les milieux d’opposition. A l’extérieur, son alliance avec les Frères musulmans et d’autres mouvements dissidents n’a été que de courte durée (2006-2007).

A l’intérieur, il est discrédité par le scandale impliquant ses fils dans une affaire de contrebande de déchets nucléaires en provenance d’Europe, enterrés dans le désert près de Palmyre à la fin des années 1980, révélée au public en 2007, après son départ de Syrie.

Quelle que soit l’identité des prétendus comploteurs, et quoi qu’ils tentent de faire, il paraît improbable qu’ils soient à l’origine de la dynamique de contestation. Sans doute tentent-ils de l’encadrer, de l’attiser, mais les causes de la révolte sont réelles et ne peuvent être réduites à des instruments de complot. Les Syriens ne prendraient pas le risque de s’exposer à la brutalité de l’appareil coercitif de leur pays – symbolisée par Hama, dont tous gardent le souvenir – sans avoir des raisons viscérales et objectives de le faire – ce dont le président syrien est conscient.

Par Nora Benkorich, historienne.

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