Le simple fait de regarder le nouveau président était un acte révolutionnaire

Les Obama et leurs filles, Sasha et Malia, lors de la retransmission de la finale de la Coupe du monde féminine de football entre les Etats-Unis et le Japon, à la Maison Blanche, le 17 juillet 2011. Photo Pete Souza. The White House.
Les Obama et leurs filles, Sasha et Malia, lors de la retransmission de la finale de la Coupe du monde féminine de football entre les Etats-Unis et le Japon, à la Maison Blanche, le 17 juillet 2011. Photo Pete Souza. The White House.

En se lançant dans la course à la présidence, Barack Obama ne se doutait pas que l’économie s’effondrerait avant la fin du scrutin, ou que, victorieux dans sa campagne contre John McCain, il arriverait au pouvoir en pleine saignée de l’emploi, avec 800 000 nouveaux chômeurs par mois. Depuis l’arrivée de ce jeune et dynamique sénateur métis de l’Illinois dans le paysage politique, ses admirateurs l’avaient investi de pouvoirs divins. Tous les espoirs reposaient sur lui. Le soir de son élection, lorsqu’il apparut sur la scène du Millennium Park de Chicago, il était inutile d’être américain pour ressentir la magie du moment, une confirmation des principes démocratiques ayant permis, dans un pays où l’esclavage avait autrefois prospéré, à un homme noir de devenir son chef.

L’éclat de la scène

L’excitation suscitée par la victoire d’Obama était telle que peu de gens écoutèrent ce qu’il déclara ce soir-là. Sur scène, devant la foule de ses sympathisants, il aurait été légitime qu’il s’abandonne à la joie, et beaucoup supposèrent que c’était ce qu’il ferait. Ce sont les images qui marquent : le jeune et svelte futur président s’avançant face à un décor d’acropole, sa femme et ses deux fillettes saluant de la main à côté de lui, la seule couleur de leur peau bouleversant silencieusement toutes les idées qu’on pouvait avoir d’une famille présidentielle. Le simple fait de les regarder s’apparentait à un acte révolutionnaire. L’éclat de la scène occupée par les Obama flottait entre les bassins jumeaux du parc et, derrière, le lac Michigan, comme si chaque bougie et chaque briquet que la foule allumait tiraient le pays de la longue obscurité des années Bush. Cela faisait beaucoup d’informations d’un coup. Nous ne pouvons nous en vouloir d’avoir oublié, sur le moment, la crise qui sévissait.

Barack Obama, lui, ne l’oubliait pas. Lors de cette soirée de triomphe absolu, il resta humble. «Cette victoire est la vôtre, dit-il. Et je sais que vous n’avez pas fait ça uniquement pour gagner une élection. Et je sais que vous ne l’avez pas fait pour moi.» Au lieu de répéter les promesses de la campagne, il appela à la prudence. «La route que nous avons devant nous est longue. La pente est raide. Nous n’arriverons peut-être pas au bout en une année ni même en un mandat.»

J’ai regardé tout cela à la télévision, dans le salon de la maison que ma femme et moi venions d’acheter, à Princeton, dans le New Jersey. Quatre mois plus tôt, en juillet, quand la vente avait été officialisée, nous avions eu l’impression d’avoir fait une bonne affaire. A présent, en novembre, avec la chute de l’immobilier, la maison avait perdu un quart de sa valeur. Pire, tout ce qui nous avait séduits en elle - sa raideur du Vieux Continent, la cuisine antédiluvienne avec son office suranné, les bibliothèques bourrées de livres reliés - était devenu, depuis que nous l’habitions, beaucoup moins charmant. Le sous-sol était sujet aux inondations. L’électricité avait besoin d’être remplacée, tout comme les moquettes et une bonne partie de la plomberie. Les colombages étaient pourris, le stuc se fissurait.

On pouvait également se demander pourquoi nous avions acheté cette maison tout court. Il n’est pas rare que les couples englués dans les habitudes de la vie conjugale tentent de se redonner un nouveau souffle en déménageant ou en rénovant une vieille maison. Parfois les deux à la fois. Durant le premier mandat d’Obama, tandis que le Président consolidait les fondations du pays, ma femme et moi fîmes de même avec notre maison. Barack Obama renfloua les constructeurs automobiles le même mois où nous fîmes refaire la toiture. Le plan de relance qu’il fit approuver par le Congrès coïncida avec celui, local, que nous mîmes en place avec les entrepreneurs, poseurs de papier peint et peintres locaux que nous engageâmes, pour beaucoup au chômage à cause de la récession. La participation à un lent rétablissement collectif, qui, à cette époque, motivait tout le pays, devint la nôtre également.

Mais ce qui fonctionne au niveau national ne fonctionne pas toujours au niveau familial. Fut-ce l’immensité de la maison qui nous éloigna encore, ma femme et moi ? Fut-ce le sentiment, que j’avais souvent, d’être là en imposteur, comme si j’avais sauté par-dessus la clôture pour me baigner dans la piscine pendant l’absence des propriétaires ? Toujours est-il que j’ai commencé à considérer que cette maison et ma vie en son sein étaient une erreur. Pour oublier, je me suis mis à voyager et à faire la fête, à vivre comme si je n’étais pas un homme marié, propriétaire d’une maison en banlieue, comme si, et c’est le plus significatif, le vieillissement et l’inévitabilité de la mort ne me concernaient pas.

La suite, on la devine. En juillet 2013, six mois après la réélection d’Obama, j’ai déménagé. Je pensais que mon départ ne serait que temporaire. Mais quelques semaines plus tard, ma femme faisait remplacer les serrures. Je ne fus plus jamais autorisé à mettre les pieds chez moi.

Un voyage méditatif

Depuis mon exil, j’essaie de ne pas trop penser à cette maison. La beauté de ses parquets, d’une qualité qu’on ne retrouve plus, pour aucun prix ; le magnifique salon surbaissé menant à une terrasse couverte ; le jardin extravagant, dessiné par le même paysagiste qui a conçu le jardin botanique de New York, et qui comportait des «pièces» où on pouvait entrer, ainsi que des passages secrets, parmi les fleurs et les arbustes, entraînant le promeneur dans un voyage méditatif jusqu’à un kiosque pittoresque un peu délabré au fond de la propriété, où, les jours où j’avais du mal à écrire, je fumais des cigares dans l’espoir d’encourager mon cerveau à créer quelques phrases de plus ; la salle audio où nous avions nos vinyles et notre équipement hi-fi haut de gamme ; l’élégante salle à manger avec ses nombreuses fenêtres, les escaliers tarabiscotés, la baignoire du grenier, d’un ascétisme digne d’un camp de pionniers - ce sont là des souvenirs trop douloureux. Tout comme l’argent que nous avons dépensé dans les travaux, le temps et les efforts que ma femme a consacrés à la tâche, toute cette aventure par laquelle on cherche à améliorer son existence en contrôlant son environnement immédiat, la folle tentative de faire de notre jardin une tranche du Combray que décrit Proust dans Du côté de chez Swann, où, comme Marcel, je presserais les aubépines sur mon cœur - tout cela, je l’ai perdu, je l’avais déjà perdu alors même que je l’avais, car il ne s’agissait pas pour moi d’être entouré par la beauté en tant qu’élément naturel de la vie, mais de tenter perversement de me l’approprier en signe de réussite personnelle. Autrement dit, c’était corrompu dès le début, les aubépines malades comme l’était ma façon de penser.

En mai dernier, selon les termes du jugement de divorce, nous avons mis notre maison en vente. En janvier, peu de temps après que le président Obama a prononcé son dernier discours sur l’état de l’Union, la maison s’est vendue. L’économie s’était alors suffisamment redressée pour que nous en obtenions le prix qu’elle nous avait coûté, sans pour autant couvrir les sommes colossales englouties dans les réparations. Mais nous aurions pu y laisser plus de plumes. Pour cela aussi, nous devons remercier Obama.

Je me souviendrai toujours des années Obama comme d’une période où ma vie, comme l’économie, a déraillé avant de se remettre lentement sur le droit chemin. Pendant tout ce temps, pendant que je me débattais, Obama était là, démontrant, jour après jour, son sang-froid, sa discipline, sa fidélité, sa constance. Il n’a commis aucune de mes erreurs. Alors qu’il avait bien plus de raisons de céder à la folie des grandeurs que moi, il ne l’a jamais fait, pas même une fois. Barack Obama a été le contrepoids de tout ce qui s’est emballé dans ma vie, et dans celle de tant d’Américains, ces huit dernières années.

J’écris ces lignes dans le petit grenier de la maison blanche de bardeaux que je loue à l’université où j’enseigne. Le plafond est mansardé. Par les fenêtres, on aperçoit les maisons blanches identiques d’à côté et un massif de feuillus. Par sa simplicité, voire sa laideur, cette pièce me rappelle la pauvreté d’étudiant dans laquelle j’ai commencé à écrire, et dans laquelle je préfère rester.

Dernièrement, Obama a commencé à prononcer les premiers d’une longue série de discours d’adieu. A la différence de son intervention de Millennium Park, sa vision n’est en rien pessimiste. Au contraire, il s’évertue à souligner que, qui que vous soyez, peu importe votre couleur de peau, votre sexe ou ceux ou celles que vous aimez, notre époque est la plus favorable de l’histoire pour vivre.

Pas facile à croire pour un romancier. Mais au bout de huit ans, j’ai appris à être attentif à ce que dit Obama. Le plus introverti et écrivain de nos présidents, Barack Obama s’est révélé être le meilleur que nous ayons eu depuis longtemps. Je ne peux m’empêcher de penser que sa sagesse n’est pas sans rapport avec sa littérarité, et que la clarté de sa pensée, dans les arcanes du pouvoir, provient de la même tendance à la contemplation dont vous et moi faisons preuve en ce moment même, en écrivant et en lisant cette page.

Jeffrey Eugenides, ecrivain. Dernier ouvrage paru : «le Roman du mariage», traduit par Olivier Deparis, Paris, éditions de l’Olivier, 2013. Traduit par Olivier Deparis.

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