Le supplice chinois

La Chine a connu un été mouvementé – correction du taux de change, krach boursier et accident industriel – dans un contexte de ralentissement qui trouve son origine dans la réponse chinoise à la crise mondiale de 2008. Confronté à l’effondrement du commerce mondial, le gouvernement avait ouvert les vannes du crédit pour relancer l’investissement, devenu depuis le moteur de la croissance chinoise. D’après les statistiques, la Chine investit près de la moitié de son PIB : un taux sans équivalent, elle investit plus qu’elle ne consomme ! S’il a maintenu la croissance, cet effort a un coût : la montée très rapide de l’endettement des agents (Etat, collectivités locales, entreprises, ménages). Les mesures prises depuis quelques mois pour freiner la progression du crédit ont ralenti l’investissement et la croissance. Un ralentissement plus marqué que ce que mesurent les statistiques : la Chine progresse-t-elle à 7 %, comme l’affirment les autorités, à 4 %, comme l’évaluent des analystes étrangers, ou est-elle en récession, comme le suggère la contraction (-2 % sur sept mois) de sa consommation d’électricité ? Si les difficultés de la seconde puissance mondiale affectent tous les pays, elles touchent plus l’Amérique latine et l’Afrique, moins l’Asie et peu l’Europe ou les Etats-Unis.

Depuis les années 2000, la Chine est le moteur du Sud. En Asie, elle est le premier fournisseur et le premier débouché de la plupart des pays asiatiques. Alors qu’elle importe des produits manufacturés – dont un pourcentage important de composants électroniques et électriques – d’Asie, elle importe des ressources naturelles d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine. Premier importateur de pétrole, elle importe à elle seule autant de minerais que tous les pays du Nord réunis : elle consomme la moitié environ des minerais d’aluminium, de cuivre et de fer, un tiers du soja mondial. Son appétit a contribué à l’envolée des cours et ses importations doublant tous les quatre ans, les pays africains et latino-américains ont investi et planifié leur avenir en pariant sur cette dynamique.

Réduisant simultanément la demande et les cours de matières premières, l’actuel ralentissement impose une «double peine» aux pays du Sud exportateurs de matières premières. Les importations chinoises ont ralenti en 2014 et se sont contractées de près de 20 % au premier semestre 2015. L’effondrement est brutal pour l’Afrique, dont les exportations vers la Chine – pétrole, mines, bois – chutent de 50 % en moyenne et parfois plus (-60 % pour le Nigeria). En Amérique latine, elles reculent de 22 %, et de 33 % pour le Brésil ! Le géant régional s’enfonce dans la récession, son déficit budgétaire explose, les capitaux fuient et les perspectives de reprise sont inexistantes à court terme. Exportant moins de matières premières vers la Chine, l’Asie est moins affectée, à l’exception de l’Indonésie et du Laos. Quant aux pays du Nord, ils sont moins touchés. Les exportations européennes vers la Chine ont chuté de 13 % (11 % en France) et celles des Etats-Unis de 7%.

N’ayant pas profité des années de vaches grasses pour diversifier leurs économies, les pays africains et latino-américains sont pris au piège : leurs exportations vers la Chine s’écroulent et, faute d’industrie, ces pays continuent d’importer des produits «Made in China» moins chers que les fabrications locales. Leur commerce avec la Chine n’est plus gagnant-gagnant : le surplus a fait place à un déficit tandis que les capitaux – dont les capitaux chinois – deviennent réticents à se placer chez eux. Seule consolation, provisoire, les difficultés chinoises pourraient retarder la décision de la Fed d’augmenter ses taux d’intérêt, une mesure qui fait redouter des sorties de capitaux.

Jean-Raphaël Chaponnière (chercheur associé à Asia Centre) et Marc Lautier (maître de conférences en économie à l’université Paris-XIII). Auteurs deles Economies émergentes d’Asie : entre Etat et marché, Armand Colin (2014).

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