Le sursaut civique afghan

Lors de cette troisième élection après la chute des talibans, les Afghans semblent vivre plus dans l’ère du soupçon que dans celui du suspense.

« Les jeux sont faits, dit un jeune électeur au journaliste de la télévision afghane. Que l’on vote ou non, rien ne changera. » « Mais pourquoi avez-vous alors voté ? » Silence, puis, en montrant son doigt taché d’encre indélébile, il rétorque : « Pour dire que j’ai voté. » Mais dire à qui, et pourquoi ? Dire par peur ou par civisme ? Par fatalité ou par absurdité ?

L’incertitude s’empare de tout. Rares sont les électeurs qui ne dénoncent les innombrables dysfonctionnements dans le déroulement des élections qui se résument comme ceci :

Le premier, et le plus important, est sans aucun doute l’écueil que rencontrent les femmes pour voter. Nous étions témoins que pendant l’élection présidentielle de 2004, 40 % des électeurs étaient des femmes. Et dans les régions où les électrices étaient plus nombreuses que les hommes, aucun chef de guerre n’a su obtenir la majorité. Donc, aucune surprise d’entendre les menaces qui ont visé les électrices lors de l’élection présidentielle de 2009. Mais, malgré cela, 30 % des femmes se sont présentées aux urnes.

Bien sûr, certaines ont voté sous la pression de ceux qui voulaient obtenir leur vote. D’autres parce qu’elles étaient payées par les candidats. Selon un rapport de l’OTAN, lorsque les électrices se rendaient aux urnes, elles étaient entièrement cachées, ce qui ne permettait pas leur identification. Et les bureaux de vote qui leur étaient réservés manquaient de femmes assesseurs. On rapporte que, dans un village d’à peine 250 personnes, selon l’ONU, 200 électrices étaient censées avoir voté en trois heures.

LA DÉMOCRATIE RESTE DONC UN LEURRE

De même, dans certaines régions, le vote par procuration était largement répandu. Les hommes n’ont pas laissé leur femme se rendre dans des bureaux de vote. C’étaient donc eux qui votaient à leur place, et à leur guise ! Les mêmes anomalies se constatent durant cette dernière élection. La démocratie reste donc un leurre sans la participation active et volontaire des femmes.

L’autre écueil : hormis les talibans, les trafiquants de drogue n’aiment guère la stabilité politique dans le pays. Aussi armés et puissants que les talibans dans les villages où l’on cultive du pavot, ils chassent sans état d’âme tous les représentants du gouvernement accompagnés de commissaires et de surveillants du processus d’élection.

A cela s’ajoutent les conditions pratiques de vote : le manque de moyens logistiques dans les régions montagneuses n’a pas permis aux électeurs de se rendre dans leur bureau de vote ; une condition climatique féroce – les pluies diluviennes et la neige ont coupé les routes dans plusieurs endroits du pays, en particulier dans les vallées du Sud. Ainsi, d’après la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua), 5 % d’Afghans n’ont pas pu participer. Et puis, là où les menaces des seigneurs de guerre ne savent réprimer la volonté des électeurs intervient la corruption – la grande calamité posttalibane. On achète les votes.

Enfin, l’ingérence des pays voisins et celle des grandes puissances mondiales sont, hélas, déterminantes, dans le processus des élections afghanes. Même si le vice-ministre des affaires intérieures du pays a fermement dénoncé, lors d’une conférence de presse, bien avant le 6 avril, l’influence de l’Iran et celle du Pakistan dans le sud et l’ouest de l’Afghanistan, au risque de provoquer une crise diplomatique qui l’a très vite astreint à ne pas appliquer certaines mesures annoncées. Les faits sont exaspérants et désolants.

Mais, en dépit de tout ça, les Afghans ont voté. Voilà le fait. Ils ont voté avec et conscience. Voilà l’espoir. Car, derrière ce sombre tableau, se dessine une autre perspective, moins sinistre, plutôt prometteuse.

DÉSACRALISÉS DANS L’ESPRIT DE LA POPULATION

Durant la campagne électorale, aussi bien dans les médias que dans les rues, les candidats à la présidentielle se sont, bon gré mal gré, plus laissés emporter par le jeu de débat que par l’enjeu du combat. Interrogés sur leur passé, critiqués, contredits, dénoncés – soit par les journalistes, soit par leurs adversaires –, tous ces chefs religieux et/ou guerriers, qui prétendaient au pouvoir, sont soudainement désacralisés dans l’esprit de la population, qui ne voyait plus en eux des héros, des chefs légendaires intouchables, mais de simples citoyens appelés aux interrogatoires de l’histoire. C’est là un grand espoir.

Et en voici un autre : malgré quelques attentats commis durant la campagne électorale pour intimer aux Afghans l’ordre de ne pas y participer et la réticence des électeurs à l’égard des candidats, le taux de participation a dépassé les 50 %. Comme si l’électorat afghan avait davantage voulu exhiber son défi contre les extrémistes que sa foi en l’élection. Oui, ils ont voté contre les talibans, nullement pour un candidat. C’est un message très fort, qui en dit long.

Sans dédramatiser les conditions dans lesquelles les femmes afghanes ont voté, dont j’ai parlé plus haut, je constate malgré tout que, même si les maris obligent leurs femmes à voter, ou qu’ils votent à leur place, cela prouve une chose qu’il ne faut pas négliger : ces hommes ont fini par se plier au scrutin. C’est là aussi un espoir.

De même, voir voter la moitié de la population d’un pays dans lequel le taux d’illettrisme est supérieur à 90 % – dans des conditions atroces que nous venons d’énumérer – m’incite à un autre regard sur la scène électorale de l’Afghanistan. On a beau dire qu’ils votent sous la menace des seigneurs de guerre, ou par subordination exercée par des hommes politiques corrompus, ou bien sous l’influence des chefs religieux, j’y vois là le début d’un changement dans le comportement de ceux qui menacent et obligent les électeurs à voter pour eux : c’est qu’eux aussi commencent à croire à la voie du suffrage. Et ils savent que ces derniers ne voteraient jamais pour eux. Ils sont donc, eux aussi, se sentant menacés, arrivés au bord de l’abîme.

UNE POLITIQUE DE COMPROMIS ENTRE LES SEIGNEURS DE GUERRE

C’est ainsi que les Afghans en finissent avec Hamid Karzaï, le président sortant, après douze ans d’espoir et de désespoir ; et ils en finiront dans cinq ans avec le prochain président, qui, lui non plus, ne saurait, hélas, être capable d’éviter une politique de compromis entre les seigneurs de guerre, les chefs religieux et les trafiquants de drogue.

Car ce sont toujours eux qui soutiennent les candidats. Il suffit de regarder toutes les alliances faites et défaites durant la campagne électorale, et d’entendre les discours des uns à l’égard des autres. Rien de nouveau dans leur esprit depuis la dernière élection.

Et cependant, la jeunesse est là. Plus de 50 % de la population afghane a moins de 30 ans. La majorité est née en exil et pratique une ou deux langues étrangères. Ce qui lui permet de communiquer avec le reste du monde par les médias. Génération Internet, elle a une autre vision de son pays d’origine.

J’ai été très surpris par sa maturité lors de mon voyage, en novembre 2013, à l’occasion d’un festival de films consacré aux droits de l’homme. Audacieux, insolents, ces jeunes vivent d’abord en rupture avec leur histoire. Ce qui peut être un handicap, certes, mais cela leur permet aussi de prendre une certaine distance avec leur culture ancestrale et de jeter un regard critique sur les chefs politiques.

C’est ce que j’ai pu constater lors du festival en visionnant les cinquante films qu’avaient réalisés les jeunes réalisateurs et réalisatrices. Un grand nombre de ces films traitaient de sujets très controversés dans la société afghane, comme l’homosexualité, la pédophilie, la drogue, la corruption.

De même, il suffit de jeter un coup d’oeil sur les trente chaînes de télévision afghanes tenues par les jeunes. La programmation est très osée, malgré la pression des chefs politiques. Très actifs dans les milieux culturels et informatiques, ces jeunes Afghans, qui, pendant dix ans, dépendaient des aides des ONG, vivent et travaillent aujourd’hui dans l’autonomie totale, malgré toutes les difficultés économiques et techniques.

De même, l’émancipation – même maigre – des filles dans la vie culturelle et politique du pays ouvre une autre voie dans le système social. Cette jeunesse, elle attend. Comme notre électeur qui a voté pour dire qu’il a voté, autrement dit pour affirmer son soupçon, mais aussi son existence, sa prise de conscience politique et, surtout, son sens du civisme, ainsi que sa sagesse et sa patience envers l’histoire.

Comme s’il répétait cette devise que j’avais lue sur un pare-brise d’une navette en 2002, lors de mon retour à Kaboul, après dix-huit ans d’exil : « Tout finit par passer ». Ce qui, en politique, n’est guère une fatalité, mais une logique. Une logique qui forge la première vision d’un démocrate : le jour où l’on prend le pouvoir, on apprend aussi quel jour il faut l’abandonner.

Par Atiq Rahimi, ecrivain et réalisateur.

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