Le témoignage d’une chrétienne : « l’Irak est en train de se suicider »

« Est-ce que vous êtes chiite ou sunnite ? » Voilà une question que les journalistes et mes amis en France ne cessent de me poser depuis 2003. Comment répondre que je ne suis ni l’un ni l’autre ? Je suis irakienne, un point c’est tout. Je suis née et j’ai vécu trente ans en Irak sans que cette question se pose à moi. Etre chrétienne était un fait personnel et intime, et je n’ai pas compris comment des journalistes français et laïques osaient m’interroger sur ma foi. Je vis en France depuis de longues années et je n’ai jamais entendu un journaliste demander à un écrivain s’il était catholique, orthodoxe, juif ou musulman. Je comprends leur souci d’écouter tous les points de vue mais je refuse de tomber dans le piège du sectarisme qui divise mon peuple.

Mon nom n’indique pas mon appartenance confessionnelle. Et quand bien même c’eût été le cas, cela n’aurait pas été un frein à mes études à Bagdad, cela ne m’aurait pas empêché de trouver un travail et de vivre en harmonie avec les autres citoyens irakiens.

L’HISTOIRE SE RÉPÈTE

Hier, j’étais un peu mal à l’aise en recevant un e-mail de ma fille avec en pièce jointe une photo d’elle tenant une pancarte où il était écrit en arabe : « Je suis irakienne, je suis chrétienne. » Elle m’a expliqué qu’il s’agissait d’une campagne de protestation sur Twitter contre l’éviction des chrétiens de la ville de Mossoul au nord de l’Irak. Avec la rapidité que l’on connaît à certaines campagnes virales, des Arabes musulmans se sont joints à ce combat en postant leur propre « selfie ».

Je n’ose pas imaginer Mossoul sans ses chrétiens. Mais force est de voir que l’Histoire se répète à nouveau. Les tristes nouvelles qui nous viennent de Mossoul, deuxième grande ville du pays, abondent en ce sens. L’Irak a déjà perdu ses juifs. En 1950, le gouvernement irakien a publié une loi qui permet aux membres de la communauté israélite, la plus vieille communauté juive au monde, de quitter le pays tout en renonçant à leur nationalité. Un tampon « aller sans retour » recouvrait alors les pages de leurs passeports.

Chiite ou sunnite ? Je n’ai jamais pensé qu’un jour je serai forcée de me présenter sous le visage d’une écrivaine de confession chrétienne. Mais, les milices armées de l’Etat islamique (EIIL) ne me laissent pas le choix. Ils ont imposé aux chrétiens de Mossoul de payer la djizîa, un impôt islamique qui existait dans le passé pour les non-musulmans, ou de quitter la ville. Pour ceux qui refusaient, il leur en coûterait la vie.

UN « EXODE » IMPOSÉ

Ce n’est pas la première fois que les chrétiens d’Irak prennent le chemin de l’immigration. D’autres Irakiens non chrétiens ont fui les attentats et les balles perdues. Mais aujourd’hui, c’est un « exode » imposé. Des centaines de familles ont trouvé refuge dans des villages au nord de Mossoul et dans la région kurde. Les observateurs internationaux évoquent le chiffre de 3 à 5 millions d’immigrés irakiens, sans parler des déplacés à l’intérieur du pays.

A travers toute l’histoire moderne de l’Irak, les chrétiens ont joué un rôle important pour la construction de l’Etat. Les traces de milliers de professeurs, médecins, infirmières, ingénieurs, artistes, historiens, archéologues, auteurs, économistes perdurent. Ils appartiennent à cette sacrée classe moyenne qui est le ciment de toute société : « Vous êtes le sel de la terre » (Matthieu 5, psaume 8).

MOITIÉ MOINS DE CHRÉTIENS

Au cours des dix dernières années, des centaines de milliers de chrétiens se sont dispersés en Jordanie, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans plusieurs pays d’Europe. Certains ont fui l’Irak pour la Syrie. Mais la crise actuelle les a forcés à rentrer en Irak. Il y a seulement quelques années, le nombre de chrétiens dans le pays était supérieur à 1 million de personnes. Aujourd’hui, ce chiffre a diminué de moitié. En l’absence de chiffres exacts, certains considèrent la ville de Détroit comme la vraie capitale des chrétiens irakiens.

Pendant tout ce temps, la réaction des dirigeants de l’Eglise chaldéenne de Babylone, qui représente la majorité des chrétiens catholique d’Irak, a préféré s’opposer à cette immigration. Quand la France, sous le gouvernement Sarkozy, a donné des visas à une centaine de familles irakiennes de confession chrétienne, le patriarche de l’époque a appelé ses paroissiens à ne pas quitter le pays. Il a qualifié cette démarche de méthode visant à « vider le pays de ses chrétiens, qui sont les descendants des populations d’origine ».

« LES AMÉRICAINS ONT MIS FIN À TOUTES LES INSTITUTIONS »

Mais ce qui se passe à Mossoul ces derniers jours a mis fin aux hésitations de l’Eglise. Louis Sako, le nouveau patriarche de la communauté chaldéenne a été clair lorsqu’il a évoqué sa détresse envers les crimes commis par EIIL. Il a mis enfin les points sur les « i » lorsqu’il a imputé la responsabilité du chaos irakien actuel à l’occupation américaine. Je le cite :

« Les Américains n’ont pas renversé le régime de Saddam Hussein tout seuls, mais ils ont fait tomber tout l’Etat. Ils ont mis fin à toutes les institutions. En 2003, le Haut-commissaire américain à Bagdad a destitué l’armée et les forces de police afin de mettre en place de nouvelles forces qui sont pourtant incapables aujourd’hui d’imposer l’ordre. »

Ce que Monseigneur Sako ne dit pas, c’est que des missionnaires américains ont envahi Bagdad et le nord de l’Irak pour attirer dans leurs filets les Chaldéens, les Syriaques, les Assyriens et les jeunes qui appartiennent à la plus ancienne Eglise du monde, dans le but de rejoindre d’autres Eglises non orientales. Toutes sortes d’aides et de promesses étaient valables pour les séduire.

Chiites ou sunnites ? Juifs ou chrétiens – Turkmènes ou Sabëis ou Chebeks ? L’Irak est en train de se suicider tout en persécutant ses minorités. Deux jours après l’occupation américaine de l’Irak en 2003, j’ai reçu un appel du Canada. C’était Naïm Kattan, mon ami écrivain québécois d’origine irakienne. Il m’a demandé : « Tu penses que je peux revenir maintenant à Bagdad et me balader dans les quartiers de ma jeunesse ? » Kattan, né à Bagdad en 1928, a publié il y a déjà quarante ans, son célèbre roman Adieu Babylone, mémoire d’un juif d’Irak (réédité chez Albin Michel en 2003). Je ne souhaite pas lire un jour un roman intitulé « Adieu Ninive, mémoire d’un chrétien d’Irak ».

Par Inaam Kachachi, Journaliste et écrivaine.

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