Le terroriste de Christchurch s’inspire du courant nativiste anglo-saxon

Le 15 mars, un terroriste d’extrême droite a commis un terrible attentat à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, qui a fait 50 morts et une vingtaine de blessés graves, ciblant des musulmans. L’attaque a été filmée par une caméra GoPro diffusant en direct l’attentat sur Internet. L’objectif était de provoquer la peur dans les populations arabo-musulmanes et de montrer aux Européens et aux descendants d’Européens comment se défendre contre la supposée invasion de populations immigrées. L’auteur est un Australien de 28 ans, Brenton Tarrant. Son profil se dessine dans son manifeste, intitulé « The Great Replacement » (« Le Grand Remplacement »), mis en ligne juste avant l’attentat, un plaidoyer contre le « génocide blanc ». Ce texte est composé de poèmes et de questions-réponses.

Bien que son titre reprenne une formule popularisée par l’écrivain Renaud Camus, ce manifeste s’inscrit en réalité dans l’héritage du courant nativiste anglo-saxon, promouvant, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la nécessité de favoriser les populations blanches. L’auteur insiste sur la faible natalité des populations d’origine européenne par rapport à la fécondité des populations arabo-musulmanes. Seulement, contrairement aux nativistes, qui souhaitaient promouvoir les peuples dits nordiques, Brenton Tarrant défend le « peuple européen », assimilé à la « race blanche ».

Il se présente d’ailleurs dans ce texte comme un « ethnonationaliste », un « nationaliste blanc », sans donner de références explicites. Il reprend ainsi à son compte la célèbre phrase de David Lane (dite de « quatorze mots » – « fourteen words »), un néonazi américain mort en 2007, sur la nécessité de préserver l’existence de la « race blanche » et donner un futur aux enfants américains blancs. Mais contrairement à David Lane et à certains théoriciens de l’alt-right actifs aujourd’hui, Brenton Tarrant ne considère pas que les juifs soient à l’origine de ce « génocide blanc », en représailles à l’échec de leur extermination par les nazis durant la seconde guerre mondiale. Au contraire, il dit, dans son manifeste, qu’il n’a rien contre le judaïsme, mais pour relativiser aussitôt son propos en affirmant qu’il ne hait pas les juifs tant que ceux-ci ne sont pas hostiles aux Européens… L’ambiguïté reste donc de mise.

« Ecofascisme »

Elle l’est d’autant plus que la couverture de son texte reprend le symbole du soleil noir, diffusé dans la mouvance néonazie au cours des années 1990. Tarrant s’inspire aussi des thématiques de l’écofascisme, une écologie radicale marquée à la fois par l’hygiénisme et par les idées de la mouvance völkisch allemande du début du XXe siècle. On traduit généralement ce terme par « raciste », mais la meilleure traduction serait « ethnonationaliste ». Surtout, le parti nazi en est issu.

Il reprend aux adeptes du Völkisch l’idée que le présent ne serait qu’un cadeau du passé : l’individu ne serait qu’un membre d’une chaîne interrompue, lié par la génétique. Pourtant, nulle référence au nazisme dans son texte. Au contraire, Brenton Tarrant dit que ce mouvement a été un échec, même s’il souhaite tout de même s’en inspirer. Par contre, il se revendique du fascisme et se réfère au fasciste britannique Sir Oswald Mosley, un aristocrate devenu, dans les années 1930, la principale figure de ce courant de pensée au Royaume-Uni. Mosley participa en 1951 à la conférence de Malmö, en Suède. Une conférence qui cherchait à fédérer les différents groupuscules fascistes et néonazis de l’immédiat après-guerre. S’il n’était pas un nazi, Mosley était un raciste assumé, partisan des grands espaces raciaux, ethniquement homogènes.

La référence constante à l’écologie n’est pas innocente. Cet « écofascisme », outre les aspects purement écologistes, est aussi une écologie des populations : ses promoteurs insistent sur la nécessité de considérer les populations humaines comme des espèces animales ayant chacune un « écosystème » qu’il faut préserver des « espèces invasives ». Dans cette logique, chaque grand groupe ethnoculturel doit rester dans son aire de civilisation, dans son biotope.

Ethno-différentialiste

Brenton Tarrant développe en plusieurs endroits de son texte l’idée d’un différentialisme radical entre les cultures et civilisations. Il affirme qu’il n’est pas islamophobe car l’islam ne le dérange pas, s’il reste dans son aire civilisationnelle… En ce sens, il est moins un suprémaciste blanc qu’un séparatiste blanc et un ethno-différentialiste. Il promeut, par la violence, la création d’un « foyer blanc », pour reprendre le titre d’un livre important de cette mouvance – Bâtir le foyer blanc. Une stratégie de survie pour les Européens devant le flot montant des peuples de couleur, d’Arthur Kemp, traduit en français en 2014 (éditions Akribeia). De fait, les similitudes entre le livre de Kemp, un Sud-Africain ancien responsable du Parti national britannique et théoricien de l’ethnonationalisme, et le manifeste de Brenton Tarrant sont flagrantes.

Le terroriste condamne plusieurs fois dans son texte les sociétés multiethniques et multiculturelles, mettant en avant le supposé échec de l’intégration, au motif que les populations extraeuropéennes imposeraient leurs modes de vie aux populations européennes blanches sous l’influence de l’extrême gauche, assimilant les thèses du terroriste norvégien Anders Breivik, dont il se réclame d’ailleurs. Il dépeint en outre les populations immigrées comme n’étant composées que de dealers et de violeurs. Le profil de Brenton Tarrant est donc différent de celui des terroristes extrémistes de droite des Etats-Unis. Il ne met pas en avant l’idée d’un suprémacisme racial.

Toutefois, ce n’est pas l’écrivain Renaud Camus qui est l’inventeur de la théorie du « grand remplacement », bien qu’il ait fait connaître l’expression. Cette idée a été conceptualisée en Europe à la fin des années 1940 par les néonazis René Binet, un Français, ancien SS, et par le Suisse Gaston-Armand Amaudruz, théoricien raciste et militant négationniste.

« Génocide lent de la race blanche »

La mise en avant de Renaud Camus offre l’avantage aux différents groupes identitaires de s’associer à un auteur qui n’a aucune filiation avec les néonazis. Quoi qu’il en soit, René Binet et Gaston-Armand Amaudruz ne semblent pas être, a priori, les sources d’inspiration de Brenton Tarrant. Celui-ci reprend les thématiques classiques de l’extrême droite suprémaciste blanche anglo-saxonne, en particulier l’idée du « génocide lent de la race blanche » par une immigration extraeuropéenne.

En ce sens, il s’inscrit dans la continuité d’un Lothrop Stoddard, eugéniste, raciologue et nativiste américain, auteur en 1920 d’un ouvrage traduit dès 1925 en français sous le titre Le Flot montant des peuples de couleur contre la suprématie mondiale des Blancs, livre important de l’extrême droite raciste et influence importante des nazis (un ouvrage qui continue d’ailleurs d’être publié par les Editions de l’homme libre, un éditeur français d’extrême droite).

Ainsi, il est inutile de mobiliser les promoteurs français actuels du « grand remplacement ». Alors, dans ce cas, pourquoi choisir ce titre pour son manifeste ? On peut émettre une double hypothèse : premièrement, cette expression est utilisée car elle est moins connotée que celle de « génocide blanc » ; deuxièmement, elle permet de toucher des personnes extérieures à la culture extrémiste de droite anglo-saxonne. L’idée serait ainsi de diffuser ces idées et d’en faire un exemple à suivre.

Stéphane François est chercheur associé au groupe Sociétés, religions, laïcités (CNRS, EPHE, PSL). Il a dirigé l’ouvrage Un XXIe siècle irrationnel ? (Editions du CNRS, 2018).

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