Le tour de Bagdad, après Tunis et Le Caire ?

Dans quelle mesure le bouleversement que connaît une grande partie du monde est-il transposable en Irak ? Ce n’est pas une hypothèse de travail, mais une question d’actualité, malgré la très forte spécificité irakienne.

Il semble que les décideurs politiques, eux-mêmes fussent-ils arabes ou kurdes soient gagnés par une crainte réelle que la contestation populaire en cours se transforme, en Irak aussi, en un véritable rejet politique pointant d’un doigt accusateur l’échec cuisant des gouvernements successifs depuis 2003 : absence de sécurité, manque de services de première nécessité, chômage massif, corruption endémique…

Il est à cet égard très symptomatique d’entendre depuis quelques jours le premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, dire qu’il s’attend lui aussi à des manifestations s’apparentant à celles qui secouent d’autres parties du monde arabe. De fait, des contestations ont éclaté dans plusieurs provinces aussi bien chiites que sunnites : Al-Anbar, Bassora, Bagdad, Mossoul, Mouthana, et surtout Suleimaniyé, deuxième ville de la région kurde. Dans cette dernière, il y a eu des morts et une tension extrême y règne toujours.

Selon le chef du gouvernement, il est indéniable qu’une partie de ces revendications qui motivent la montée de la colère est légitime, mais celui-ci d’ajouter un peu à l’image de ses homologues arabes que certains partis politiques tentent de “fomenter” la fronde. L’un des moments forts devrait être les rassemblements prévus le 25 février dans la plupart des villes du pays, et particulièrement à la place Tahrir, à Bagdad ! Mais peut-il se produire en Irak ce à quoi nous assistons depuis quelques semaines dans d’autres parties du monde arabe ? La scène irakienne est à la fois propice à ces types de contestations et très différente.

Tout d’abord, l’Irak est un pays totalement rentier, et même assisté. Cela n’exclut pas l’existence d’une couche de la population très riche du fait de sa position politique, de la corruption et d’un cycle d’enrichissement accéléré dans un contexte de guerre et d’occupation. Une partie de la contestation en cours en Irak se cristallise autour d’une meilleure répartition des rentes plus que sur l’obtention d’emplois, à titre d’exemple. Ce mouvement prend ainsi une allure éthico-politique de nature à contraindre le sommet de l’Etat à annoncer quelques mesures spectaculaires visant à créer un contre-choc positif, telle que l’annonce par M. Al-Maliki de la réduction de son salaire de moitié. Toutefois ni le président Talabani ni M. Maliki n’ont évoqué les avantages qu’ils s’accordent. On estime à 800 millions de dollars le budget de fonctionnement du bureau du premier ministre et celui de la présidence, c’est-à-dire M. Talabani et ses adjoints.

Le symbole ne suffisait plus pour calmer les esprits échauffés de la population. Le gouvernement central irakien et celui du Kurdistan ont dû renoncer sous la pression à certaines mesures économiques difficiles à faire accepter par la population, comme l’augmentation vertigineuse du prix de l’électricité et la taxation des produits de première nécessité importés sous prétexte de protéger l’industrie nationale. Apeurés par les événements, ils ont non seulement fini par renoncer à ces mesures, mais ont annoncé une hausse de 20 % des salaires des fonctionnaires et une baisse de 50 % du salaire des ministres et du millier de conseillers qui entourent les quarante deux ministères du gouvernement.

Vu la portée éthique de la contestation, la mobilisation contre la corruption constitue un levier de protestation. Il est vrai qu’elle est devenue une pratique banalisée à tous les niveaux de l’Etat et de la société. Mais bien qu’il y ait des condamnations des autorités publiques et religieuses de ce type de pratiques, personne, ni aucune force, n’est capable de proposer un moyen pour la réduire.

Les historiens nous rappellent toujours comment s’installe la corruption, mais aucun ne nous a encore montré comment s’en défaire ! Mais la contradiction majeure mal assumée par le parti religieux au pouvoir, qui dirige le pays au nom de la communauté chiite, est que la riche région dont il est issu affronte une réalité matérielle d’une extrême indigence.

L’Irak est une société avec un Etat central faible. Puis, la segmentation politique et sécuritaire rend difficile la fusion des élans contestataires à travers le pays. C’est sur ce point fondamental que l’Irak se distingue des autres sociétés arabes en révolte. En revanche, s’il est possible que certaines forces politiques qui se trouvent aujourd’hui au gouvernement apparaissent demain aussi dans la rue, elles seraient davantage motivées par l’opportunité d’occuper le terrain politique et d’affaiblir Al-Maliki que par la défense des intérêts des plus faibles.

La grande inconnue quant aux manifestations du 25 février reste son degré de participation. Car, malgré la frustration, une partie importante de la population a toujours peur de s’afficher dans la rue outre sa peur des actions terroristes et des attaques des milices et des groupes armés que le pouvoir ne cesse d’exploiter depuis quelques jours.

L’Irak n’est pas à l’abri d’un mouvement contestataire à forte charge politique. Mais, s’il devait avoir lieu, et quel que soit sa nature, il ne serait pas tout à fait identique aux autres mouvements actuellement en cours dans le monde arabe. Cela pourrait certes déstabiliser le gouvernement et consolider la société civile, mais produirait difficilement une alternative immédiate à l’impasse irakienne.

Par Hosham Dawod, anthropologue au CNRS, responsable scientifique du Programme Proche et Moyen-Orient à la Fondation Maison des sciences de l’homme.

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