Le tour du monde des nationalismes

En mars dernier, au cœur de l’Espagne, les forces armées et la famille royale ont mis les petits plats dans les grands pour célébrer les 500 ans des Capitulations de Valladolid, l’accord passé entre Magellan et le futur Charles Quint, censé organiser le premier tour du monde. Pas moins de trois ministres, Intérieur, Défense, Affaires étrangères ont rejoint la cérémonie. «Le roi encourage à chercher dans l’histoire les “clés de ce que nous sommes en tant que pays”». Ainsi titrait le quotidien conservateur ABC qui consacrait ses pages à «la plus grande épopée de toute l’histoire de la navigation mondiale (1)», à «l’un des exploits les plus extraordinaires de l’histoire de l’humanité […] destiné à inspirer les générations actuelles et futures».

Le reportage s’efforce de redorer la couronne en n’hésitant pas à rattacher directement le souverain actuel (un Bourbon) à l’empereur Charles Quint (un Habsbourg). Le héros qui a fait le tour du monde est un Basque, El Cano, donc un Espagnol et il ne doit rien au Portugal, pays d’origine de Magellan. Le tour du monde aurait été «une épopée réglée dans ses moindres détails, respectueuse des conventions internationales, attentive aux peuples qu’elle allait rencontrer, fondée sur un accord sans arrière-pensées entre le pouvoir politique, qui sponsorisait l’expédition et ceux qui étaient destinés à la mener».

Mais l’exaltation de la grandeur espagnole prend un tour plus original à partir du moment où elle se plaque sur les origines de la mondialisation. Réuni à l’occasion, un colloque conviait les historiens à tirer de ce tour du monde les «clés de la première globalisation» et à méditer sur l’événement qui aurait marqué «le début d’une ère moderne qui succédait à la Renaissance».

Face à la crise politique qu’entretient la dissidence catalane, rien d’étonnant à ce qu’un gouvernement conservateur cherche à se servir de l’histoire ibérique pour redonner du lustre au nationalisme espagnol. Ce geste n’est pas isolé : ABC, encore lui, annonce la publication d’une série de reportages historiques destinés à exalter «les grandes prouesses de l’histoire», à commencer par «la victoire des Espagnols face au cruel empire almohade à Las Navas de Tolosa, une bataille qui a freiné la progression musulmane sur la Péninsule et a redonné un souffle à la Reconquête».

D’autres initiatives, comme la Fundación Civilización Hispánica, se proposent de laver le passé espagnol. Son inspirateur, un ex-ministre du Partido popular (PP), regrette que l’Espagne n’ait pas été capable de se vendre comme le pays qui «a réalisé l’incorporation de tout un continent à la civilisation occidentale ou a globalisé la planète grâce à la découverte de l’Amérique et du Pacifique ou encore a créé les droits de l’homme». «Un pays qui a globalisé la planète.»

On a envie de rapprocher l’exemple espagnol du cas chinois. La lecture des œuvres du président Xi Jinping, nous l’avons montré le 22 mars, nous apprend beaucoup sur le rapport que la puissance chinoise entretient avec la mémoire et sur la façon dont elle se forge un passé à la mesure de son Antiquité et de la mondialisation contemporaine. En s’attachant à conjuguer la mondialisation avec la revendication d’une grandeur à l’épreuve des siècles et à l’expression d’un nationalisme globalisé, le gouvernement chinois joue dans le camp de son homologue espagnol. En Chine comme en Espagne, cette manière de dépasser l’opposition classique entre national et global table à la fois sur le culte du passé, l’ethnocentrisme et les intérêts bien compris du néolibéralisme mondial.

J’essayais de mettre d’aplomb ces idées dans ma tête quand, dans une station de métro parisien, me voilà nez à nez avec une autre manifestation contemporaine du nationalisme. Les murs étaient couverts d’impressionnantes fresques murales qui dans un style videogame mâtiné de Game of Thrones intimaient : «L’Histoire vous attend» (sous-entendu dans le parc d’attraction du Puy du fou créé en Vendée par Philippe de Villiers). L’une de ces affiches rassemble plus d’une douzaine de personnages «historiques», en haut d’une falaise et donc au bord du gouffre. Ils agitent des étendards à fleurs de lys, des symboles liés à la chouannerie, des bannières de croisés, des enseignes romaines pointées vers un ciel où tournent quelques rapaces, dont un vautour. Pas un drapeau tricolore, même si un combattant de Verdun se glisse dans le groupe qui me fixe. Quatre femmes pour neuf hommes, pas de métis ni de Noir. A regarder l’affiche où visiblement rien n’est laissé au hasard et qui nous est explicitement offerte comme le reflet du passé hexagonal, on imagine ce à quoi ressemblerait un nationalisme repensé en termes cathos de droite, chouan et royaliste. Le passéisme de la version française ne fait que mieux ressortir l’originalité des mises à jour espagnoles et chinoises. De quoi rester vigilant face aux nouveaux avatars du conservatisme et à leurs manières plus ou moins audacieuses de manipuler l’Histoire.

Serge Gruzinski, CNRS – EHESS (Paris).


(1) ABC, le 23 mars.

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