Le triomphe des opinions publiques arabes

A l’instar de la chute du mur de Berlin, l’effondrement de l’autoritarisme dans le monde arabe a surpris même les spécialistes les plus avertis de la région. Ainsi, face à la difficulté d’expliquer un événement quasi-magique, un “mystère” pour reprendre le terme d’Olivier Roy, les interrogations se sont multipliées à propos de ses “causes profondes” ou de la main invisible organisatrice de ces mobilisations collectives qui ont ébranlé des ordres politiques donnés en modèle de stabilité et de fermeté.

En réalité, depuis la fin des années 1990 un processus d’autonomisation des opinions publiques dans le monde arabe a transformé la nature des rapports qu’entretiennent les gouvernés avec les gouvernants et avec les différentes forces politiques ou idéologiques dominantes y compris les islamistes. Pour des raisons multiples, ce phénomène est passé inaperçu. La formation, l’autonomisation des opinions publiques individuelles et leur transformation en acteur collectif efficace est liée à un triple processus de changement social qu’ont connu les sociétés arabes ces dernières décennies. En effet, l’urbanisation et l’alphabétisation ont non seulement rendu possible la circulation de l’information mais ont également facilité les mobilisations sociales.

L’affrontement des régimes avec les oppositions notamment islamistes et les stratégies de communication des deux parties ont favorisé le processus de politisation des individus et la prise de conscience de leur poids. En outre, la révolution de l’information dans le monde arabe, initiée par la chaîne d’information Al-Jazira à partir du milieu des années 1990 a fragilisé les vérités officielles et a participé à la recomposition d’un champ médiatique arabe devenu pluraliste et concurrentiel, mettant fin ainsi au monopole des Etats sur l’information.

Aujourd’hui, ces évolutions structurelles exercent une pression graduelle et insoutenable sur des régimes arabes figés les poussant ainsi vers la sortie au profit de nouvelles élites représentatives des préférences politiques des opinions publiques. En effet, après le règne des élites nationalistes qui ont plus ou moins négocié les indépendances dans l’interdépendance avec les anciennes coloniales européennes aussi bien au Maroc en Tunisie, en Egypte ou Liban, des élites militaires plus intransigeantes avec l’Occident et socialisantes ont pris l’initiative.

Ainsi, une succession de coups militaires en Egypte en 1952 en Irak en 1958, en Algérie en 1965 en Libye en 1969 eu encore en Syrie en 1970 ou en Tunisie en 1987 ont transformé les rapports de forces politiques dans le monde arabe au profit des armées. Ce sont ces régimes qui ont été les premiers à être touché par une délégitimation profonde annonçant une troisième ère : celle de l’empire des opinions publiques. Le slogan commun aux manifestants contre le chef de l’Etat aussi bien à Tunis, au Caire qu’à Sanaa est sans ambigüité : “Dégage, ne nous voulons pas de toi !” Ce cri collectif montre que les peuples arabes souhaitent tout simplement choisir eux même leur dirigeants ; la légitimité des gouvernants n’est plus liée aux luttes pour les indépendances ou aux réalisations économiques et sociales mais à la volonté des opinions publiques.

RECOMPOSITION PERMANENTE

Ce déplacement des sources de la légitimité politique d’en haut vers le bas (le peuple) annonce l’obsolescence des anciens modes de gouvernement et l’installation de nouvelles règles du jeu politique dans le monde arabe qui consacrent la primauté des peuples. Tout indique que la tyrannie des nouveaux maîtres du jeu politique à savoir la multitude sera impitoyable pour les dirigeants arabes qui, du Maroc à l’Arabie saoudite en passant par la Syrie et l’Algérie, n’ont pas compris la fin du monde d’hier, celui de l’impunité et des privilèges.

Mais la conséquence la plus profonde de cette autonomisation des opinions publiques arabes est la difficulté désormais réelle pour les spécialistes de la région de recourir à des catégories globalisantes ou aux déterminismes afin d’expliquer les dynamiques politiques ou sociales. En effet, dans le monde arabe, comme ailleurs, les opinions publiques sont fragmentées et volatiles, et soumises à des processus de recomposition permanente. Il sera plus difficile ainsi d’annoncer “la fin de monde arabe” et celle “de l’islamisme” dans la mesure où ces catégories seront désormais ce que les opinions publiques arabes en font, c’est-à-dire l’objet de négociations permanentes et de conflits incessants.

Nous assistons, à titre d’exemple, aussi bien en Tunisie qu’en Egypte à une normalisation et à une légitimation de “l’islam politique” notamment sa branche liée aux Frères musulmans à travers la légalisation de partis politiques qui s’inspirent de cette mouvance. Rien ne permet d’annoncer l’avènement de sociétés post-islamistes sur le modèle des sociétés postcommunistes consécutives l’effondrement de l’Union soviétique. En effet, l’exposition et l’analyse attentive, sans intermédiaire ni filtre, des discours aussi bien populaire, journalistique que savant, produits en langue arabe, laissent entrevoir des réalités sociales denses et complexes dans lesquelles se meuvent des individus informés rationnels et adroits. Leur rapport à autrui, ne se construit pas, comme on le prétend si souvent, sur des essentialismes culturels et religieux, mais dans l’interaction et la réciprocité.

A cet égard, les révolutions populaires qui secouent le monde arabe ont une dimension internationale incontestable. Si hier, la recomposition du monde arabe postcolonial s’est réalisé en grande partie au détriment des puissances européennes notamment la Grande-Bretagne, la France et l’Italie, les processus révolutionnaires actuels annoncent une modification profonde des relations qu’entretiennent les Etats-Unis avec cette région.

Par Mohammed El Oifi, maître de conférences à l’IEP de Paris.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *