Le «trumpisme» et le complot contre la démocratie américaine

Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse «La campagne qui mena Trump au pouvoir en 2016 renvoyait à un cadre bien connu: le "paléoconservatisme", reposant sur un appel au ressentiment "nativiste" et racial», écrit l'auteur.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse «La campagne qui mena Trump au pouvoir en 2016 renvoyait à un cadre bien connu: le «paléoconservatisme», reposant sur un appel au ressentiment «nativiste» et racial», écrit l’auteur.

Reposant sur la mobilisation d’une base de fidèles dans un contexte d’apathie électorale (guère plus d’un tiers des personnes inscrites ou susceptibles de l’être ayant voté « pour » Donald J. Trump en 2016) et d’un virage constant du Parti républicain, devenu succursale du nationalisme autocratique, vers des tactiques comme l’incitation à la violence contre des opposants diabolisés, la campagne qui mena Trump au pouvoir en 2016 renvoyait à un cadre bien connu : le « paléoconservatisme », reposant sur un appel au ressentiment « nativiste » et racial.

Le « trumpisme » correspond ainsi à un « populisme de droite » ouvertement chauviniste («America First»). Un second registre du « trumpisme » est le fantasme de la puissance («Make America Great Again») — un nationalisme prétendant, selon le discours inaugural de Trump, « protéger nos frontières des ravages qu’ont causés les autres pays en fabriquant nos produits, en volant nos entreprises et en détruisant nos emplois ». Or, à en juger par la part croissante du revenu national détenue par le « 1 % » des ménages les plus riches, le « carnage américain » alors évoqué ne concerne pas toutes les classes, et certainement pas l’« oligarchie civile » Trump inc.

L’un des pires bilans de l’histoire américaine pour une présidence mérite d’être égrené : corruption endémique d’un régime à la fois kleptocrate et ploutocrate ; diabolisation « populiste » de la presse comme « ennemie du peuple » ; utilisation effrénée du pouvoir présidentiel afin de favoriser, aux dépens de l’intérêt public, l’intérêt particulier du grand capital en toutes matières (fiscalité, santé, éducation, environnement, services postaux, etc.) ; campagne pour saboter et faire invalider l’Affordable Care Act en contexte d’avancée meurtrière du virus SRAS-CoV-2 ; politique du vide contre le coronavirus (déni, désinformation, dénigrement des scientifiques, invulnérabilité présumée du superinfecteur en chef) ; pressions exercées sur le président de l’Ukraine ; entraves à l’exercice de la justice dans l’enquête sur la Russie ; incitations à la répression violente de manifestants pacifiques, y compris par des milices minant l’État de droit — la liste n’est pas exhaustive.

Les citoyens se mobilisant pour répudier ce bilan catastrophique sont confrontés à ce qui relève d’un complot (« projet concerté secrètement… contre une institution ») visant ouvertement à miner la démocratie. Prétendant que « le seul moyen qu’ils ont de nous battre, c’est une élection truquée » et sabotant le vote par correspondance, le régime s’efforce de délégitimer le droit de vote de l’opposition. Sa propagande sur « la loi et l’ordre » et la répression ourdie contre les manifestants de Black Lives Matter par le procureur général William P. Barr ne sont pas les seules expressions de l’autoritarisme rampant du régime, qui s’efforce surtout de détourner l’attention des impacts sanitaires et économiques de la COVID-19. Avant qu’il n’invite les Proud Boys à « se tenir prêts », ce dernier appelait ses troupes à « libérer le Michigan » — un appel à la sédition (« révolte concertée contre l’autorité publique ») violant l’art. IV, sec. 4 de la Constitution protégeant les États contre la « violence domestique ». Refusant de s’engager à une « passation pacifique » du pouvoir, Trump laisse planer une menace de coup.

Si Trump perd l’élection malgré la vaste entreprise de « suppression » du vote des citoyens présumés d’opposition, sa campagne — sur fond de chaos orchestré — cherche à faire déterminer l’issue de l’élection par la Chambre des représentants ou par la Cour suprême, comme en 2000. La ruée des républicains pour remplacer la juge Bader Ginsburg par l’« originaliste » Barrett s’inscrit d’ailleurs dans l’entreprise visant à ériger la Cour suprême en bastion conservateur capable de renverser in extremis la volonté populaire exprimée par les urnes.

En l’occurrence, ce que Timothy Kuhner qualifie de « tyrannie de l’avidité » assoira son contrôle de la Maison-Blanche et l’immunité conférée contre les enquêtes criminelles en cours et instituera la présidence autoritaire prônée par les tenants de la théorie de l’« exécutif unitaire », tel Barr, qui voit dans l’élection un choix entre l’« américanisme » d’une nation chrétienne et la menace fantasmée du « terrorisme Antifa ». L’alternative à cette dystopie — l’infection des institutions démocratiques par les virus de l’autoritarisme et du racisme — ce sont des multitudes de citoyennes et citoyens floués d’avance, joignant ce qui s’appelle « la résistance », et démontrant par des mouvements de masse que celle-ci constitue une force matérielle : l’incarnation d’une idée démocratique mise en marche pour la défendre contre l’une des plus graves menaces séditieuses depuis la sécession des États confédérés.

Étienne Cantin, professeur agrégé, Faculté des sciences sociales, Université Laval.

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