Le tsunami oblige le Japon à repenser sa politique

Le Japon est KO debout comme un boxeur sonné. Le séisme d’une intensité rarissime, le tsunami ravageur et maintenant l’alerte nucléaire. Toujours avides d’images stéréotypées, les commentateurs ont insisté sur le calme admirable des Japonais face à la tourmente. Dans les régions dévastées, ils sont surtout abattus et hagards.

Jamais comme ces derniers jours n’a résonné avec autant d’à propos le sentiment du mono no aware, l’impermanence des choses, ce sentiment dont s’est toujours nourrie la poésie japonaise, métaphore de la fragilité de l’existence. Dans un pays où la terre tremble si souvent, les puissants devaient autrefois redouter la colère du ciel ou de la terre. Quand un séisme majeur intervenait, signe de la colère divine contre l’impéritie des hommes, les dirigeants étaient inquiets. Les dieux signifiaient aux humains que les puissants, avides de richesse et de gloire, corrompus et immoraux, avaient failli. Le séisme était souvent le signe de leur échec. En hâte, on changeait l’ère du calendrier pour revenir à l’An 1 d’une nouvelle époque, l’éternel retour, on émettait souvent un acte de grâce, dénommé édit de gouvernement vertueux. On décrétait l’abolition des dettes pour apaiser le ressentiment contre les puissants et la colère du peuple.

On racontait encore au milieu du XIXe siècle qu’un énorme poisson-chat, le namazu, tapi au fond des océans, excédé par la bêtise des hommes, remuait le dos au fond de la mer, pour secouer la terre, la faire trembler. Ce poisson-chat était à l’origine de ces raz de marée terribles. Il était redoutable puisqu’il détruisait beaucoup, mais il devait être vénéré aussi parce qu’il apprenait aux hommes à revenir à l’essentiel, à réparer le monde pour ses injustices accumulées, à imaginer un nouveau départ. Il aidait les hommes à faire yonaoshi, “corriger le monde” pour revenir à plus de vertu.

Plus personne ne croît aujourd’hui à ces légendes. Et pourtant. L’idée que le tremblement de terre est le signe de l’impéritie des gouvernants est quelque chose de répandu, partout en Extrême Orient. Le Japon est entré depuis une vingtaine d’années dans une période d’indécision, d’incapacité à prendre la mesure de ses difficultés, d’impuissance à les résoudre. La société japonaise “tient” pourtant bon, mais pas les gouvernements à la tête desquels se succèdent des ministres aussi corrompus et inefficaces que médiocres. Comme si les puissants avaient perdu toute vertu quand le peuple fait de son mieux.

Sur les blogs et les médias indépendants qui fleurissent sur la Toile pour pallier la rétention d’informations décrétée en haut lieu, nombreux sont ceux qui s’interrogent déjà sur la nécessité de repenser la politique de fond en comble. A commencer par la question nucléaire qui déclenche la colère unanime des commentateurs. Chacun sait que le séisme et le raz de marée sont des phénomènes impossibles à prévenir vraiment et à contrôler. Chacun sait bien ici que la nature est dangereuse. Les Japonais acceptent cela. Mais avoir pris le risque d’ajouter au désespoir des gens touchés par le désastre celui d’être irradié comme à Hiroshima et à Nagasaki, paraît totalement insensé.

Le mouvement antinucléaire japonais est puissant, mais il n’a rien pu faire contre les lobbies industriels qui avaient décidé la construction de ces centrales à haut risque. Ceux qui prévoient tout avaient, nous disent-ils, pensé au risque sismique mais pas au tsunami, responsable apparent du dérèglement de la tuyauterie des systèmes de refroidissement dans des centrales situées en bord de mer.

Un mouvement de solidarité traverse l’Archipel. Les volontaires se proposent par milliers pour aller aider les populations en difficulté, mais la radio activité de certaines zones – pour l’instant non confirmée – les fait reculer et les autorités les découragent. Pour l’instant, les rescapés peuvent surtout admirer les hélicoptères des chaînes de TV qui tournoient sur leurs têtes venues filmer le désastre pour abreuver le voyeurisme des Network du monde entier. A l’élan de générosité succède alors une colère, rentrée pour l’instant, mais qui pourrait bien s’exprimer sous une forme difficile à prévoir, quand la crise sismique sera passée.

Alors il faudra solder les comptes. Les dirigeants politiques du Japon n’ont pas droit au moindre faux pas. Car les Japonais le savent, “l’orgueilleux certes ne dure”. Et les puissants sont alors emportés “ni plus ni moins que poussière au vent”.

Pierre-François Souyri, historien.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *