Le Venezuela n’est pas une île, ni un prétexte à divaguer

Que les choses soient claires : le président Nicolás Maduro a bien fait prendre à la République bolivarienne du Venezuela un tournant autoritaire et répressif qui ne permet plus de considérer Caracas comme la capitale d’une démocratie – ni même d’une «démocratie imparfaite». Au-delà des violences à l’encontre des opposants qui se sont intensifiées au cours des six derniers mois (voir à ce sujet le rapport du Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme du 30 août) ou de la récente révocation de la procureure générale Luisa Ortega, le tournant date de décembre 2015, lorsque la Table de l’unité démocratique (Mesa de la Unidad Democrática, MUD), coalition hétérogène de l’opposition, remporta largement les élections législatives, mit un terme à dix-sept ans d’hégémonie électorale presque totale du chavisme et subit rapidement les foudres d’un pouvoir exécutif prompt à rogner sur les prérogatives de l’Assemblée nationale. Oui, la complaisance de ceux qui voient encore dans le régime vénézuélien un avenir possible du socialisme au XXIe siècle n’est pas acceptable et doit être dénoncée sans relâche. Oui, il faut espérer un dénouement rapide de cette crise – que ce soit par le biais d’une médiation internationale ou d’une solution interne – avant qu’elle ne se convertisse en une guerre civile dont la première victime serait la population vénézuélienne déjà soumise aux pires difficultés dans la vie quotidienne.

Cet état de fait ne justifie toutefois pas que l’on réécrive l’histoire récente du Venezuela sur un mode téléologique (1). D’une part, l’idée selon laquelle la dérive autoritaire des deux dernières années serait le produit d’une stratégie à long terme fomentée depuis La Havane ou de concert avec La Havane ne tient pas davantage la route que celle, brandie par les zélateurs du régime, d’une guerre impérialiste commanditée par Washington contre le chavisme et ses avatars.

Raúl Castro a bien assuré Nicolás Maduro de son soutien au moment de l’installation de la nouvelle Assemblée constituante qui a dépossédé l’Assemblée nationale légalement élue en 2015 de ses pouvoirs, mais il faut plutôt voir ici la conséquence de la très forte dépendance cubaine à l’égard du pétrole vénézuélien que d’un quelconque complot à l’œuvre depuis le début des années 80. Accréditer une telle thèse reviendrait à prêter au castrisme un désir et des moyens d’expansion de sa révolution qu’il n’a en réalité guère eus que dans les années 60. En ce qui concerne les années 90 notamment, qui correspondent à l’ascension politique de Hugo Chávez jusqu’à son élection à la présidence en décembre 1998, qui peut sérieusement imaginer la main invisible de La Havane alors que le régime cubain, en pleine «période spéciale» après la chute de l’Union soviétique, avait à peine les moyens de se débattre pour ne pas couler corps et biens ?

Quant à qualifier de parti unique le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), créé en 2007 afin de fédérer les soutiens du chavisme, alors même que les formations politiques d’opposition sont légion et ont pignon sur rue, on sombre carrément dans la falsification historique.

D’autre part, on sait depuis longtemps que la IVe République vénézuélienne (1958-1998) ne fut pas cette «démocratie exemplaire» qu’un certain roman national a mise en scène sous le seul prétexte qu’elle échappa aux régimes de sécurité nationale qui terrorisèrent l’Amérique du Sud dans les années 60-80 et en accueillit même de nombreux proscrits.

La mise au ban du Parti communiste dès les origines du régime (le pacte de Punto Fijo), la répression féroce des émeutes populaires protestant contre le virage néolibéral du président fraîchement élu et corrompu Carlos Andrés Pérez en février 1989 (le «Caracazo») ou encore l’incapacité des gouvernements sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens qui se partagèrent le pouvoir pendant quarante ans de redistribuer décemment les produits de la manne pétrolière, au point que presque la moitié de la population vénézuélienne vivait sous le seuil de pauvreté au moment de la première élection de Chávez, ne sont que quelques-uns des éléments qui devraient conduire à poser un regard plus critique sur le second XXe siècle vénézuélien.

Cerise sur le gâteau, le coup d’Etat du 11 avril 2002, qui déposa pour quelques heures le président Chávez au profit de Pedro Carmona, président de la fédération patronale Fedecamaras, n’en serait peut-être finalement pas un… Restaurée dans toutes ses vertus, lavée de ses péchés, l’opposition au chavisme redevient ainsi ontologiquement vertueuse et gage d’un avenir prometteur. La boucle est bouclée.

Dans un contexte dramatique qui pourrait encore empirer dans les semaines qui viennent, tandis que toutes les rumeurs possibles et imaginables circulent sur les réseaux sociaux, et que la crise vénézuélienne s’est convertie en un sujet de politique intérieure dans de nombreux pays comme la France, on pourrait attendre, de la part des praticiens des sciences sociales qui s’expriment publiquement comme tels et qui peuvent s’appuyer sur l’abondante littérature produite sur le Venezuela depuis quinze ans pour analyser la situation, un peu plus de lucidité.

Par Olivier Compagnon, professeur d’histoire contemporaine à l’université Sorbonne nouvelle Paris-III et directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL)


(1) Frédérique Langue, «Le Venezuela est une île», Libération, 1er septembre.

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