L’émergence d’une mobilisation en Egypte : des prémisses aux basculements

Tout comme la Tunisie de Ben Ali, l’Egypte de Moubarak constituait un modèle d’autoritarisme consolidé d’une remarquable durabilité, mais il était caractérisé par un degré de “dissonance” autorisé plus élevé au sein d’espaces publics partiels plus nombreux, moins surveillés, et plus libres dans l’expression de la critique.

Néanmoins, ces espaces étaient là encore strictement sectorisés et encadrés par un appareil sécuritaire veillant à contenir les pratiques protestataires qui pouvaient s’y développer. Comme en Tunisie donc, la hantise du régime, ou de la coalition dominante, était bien celle d’une mobilisation multisectorielle. Les outils théoriques de Michel Dobry, relatifs à la notion de “fluidité politique”, sont ici particulièrement utiles pour comprendre les ressorts de la révolution égyptienne.

Il s’agit en effet de dégager les dynamiques qui ont conduit au décloisonnement, au moins temporaire, de ces espaces publics partiels, et ont ainsi conduit à une mobilisation multisectorielle. Ces dynamiques sont :

– D’abord la désectorisation, soit le processus par lequel un enjeu devient saisi par une multiplicité de secteurs sociaux ;

– Ensuite, la désobjectivisation des rapports sociaux, qui consiste en un bouleversement des contraintes habituelles et des rôles des acteurs, et redéfinit le champ des possibles ;

– Enfin, l’unidimensionnalisation des identités, qui permet de gommer temporairement les divergences des acteurs et de favoriser leur fraternisation.

Je voudrais ici mettre en lumière le contexte des années précédentes, au cours desquelles sont apparues les prémisses de cette désectorisation, au travers de l’émergence de mobilisations, classées et labellisées en deux types par le régime et les acteurs eux-mêmes : les mobilisations “politiques” d’une part, et les mobilisations “sociales” ou “économiques” d’autre part. Je reviendrai ensuite sur les premiers jours de la révolte, en les analysant comme une situation de fluidité politique.

Cette mise en perspective s’appuie sur les travaux des quelques observateurs qui avaient prêté une attention particulière à ces ressorts sociaux (voir par exemple les recherches de Sarah Ben Néfissa et de Joël Benin), ainsi que sur les analyses de ceux qui font aujourd’hui, à chaud, un précieux travail de terrain (notamment Mona al-Ghobashy et Patrick Haenni).

On peut dater à 2003 le début des tentatives de mobilisation politique visant à déborder quelque peu les limites autorisées d’usage des espaces publics. Les manifestations massives contre la guerre étasunienne en Irak, constituent un moment de rencontre pour différents acteurs de la société civile – activistes d’ONG, journalistes, intellectuels, étudiants, élites syndicales et partisanes y compris Frères musulmans.

Cette convergence, bien que très partielle et informelle, va favoriser, en 2004-2005, l’émergence d’un mouvement de protestation plus structuré, réclamant le départ d’Hosni Mubarak et refusant la succession de son fils Gamal à la tête de l’Etat : le mouvement “Kifaya” (signifiant : “ça suffit!”). Celui-ci reste cependant très élitiste, confiné dans les milieux de l’intelligentsia cairote, et par conséquent quantitativement très limité.

Pourtant, ce mouvement initie un saut qualitatif majeur : d’abord parce qu’il réalise un modèle de coalition d’acteurs divergents et rivaux, nouveau en Egypte, mais surtout parce qu’il permet de briser le tabou de la protestation dans la rue, sur des questions de politique intérieure et non plus seulement de politique étrangère. La loi d’urgence, alors en vigueur de façon quasi-interrompue depuis 1958 (elle fût levée quelques mois en 1980 puis rétablie en 1981 suite à l’assassinat de Sadate), interdisait en effet le rassemblement de plus de cinq personnes sans autorisation des forces de sécurité.

Kifaya participe de, autant qu’il participe à, un contexte d’ouverture relative du régime égyptien, lequel fait quelques concessions, certes limitées et en définitive illusoires, en permettant, en 2005, la tenue de la première élection pluraliste au suffrage universel du président de la République, puis une relative transparence lors des élections législatives de l’automne. Cependant, au lendemain de ce scrutin parlementaire, qui voit les Frères musulmans remporter près de 20 % des sièges et le parti du pouvoir (le Parti national démocratique, PND) faire face à des difficultés croissantes, une phase de délibéralisation et de verrouillage institutionnel se met en place.

On assiste bientôt au retour massif de la fraude et de la répression dans les divers processus électoraux à tous les niveaux, puis en 2007, à l’amendement de la Constitution rendant légal, en autres, des pratiques policières liberticides. C’est néanmoins une période paradoxale qui s’ouvre puisque, comme l’a montré notamment Sarah Ben Néfissa, dans le même temps, on assiste à une “mutation” de l’espace public égyptien sous le coup de deux phénomènes.

En premier lieu, les protestations de rue se multiplient de façon impressionnante : leurs acteurs changent et ils revendiquent le label de “mobilisations sociales ou économiques”.

Ces actes protestataires prennent la forme de rassemblements devant les sièges des autorités visées, d’occupations des lieux de travail, de grèves, ou parfois d’échauffourées, et sont le fait de catégories sociales très diverses : les ouvriers des grandes entreprises publiques réclamant l’augmentation de salaires, les fonctionnaires des impôts fonciers, les pharmaciens, les retraités, mais aussi les conducteurs de calèches pour touristes à Assouan, les habitants de Damiette contre l’implantation d’une multinationale polluante, des femmes bloquant les routes pour protester contre la cherté de la vie et l’augmentation du prix du pain ou encore, dans un village, les membres d’une confrérie soufie protestant contre l’interdiction d’une fête locale.

On enregistre à partir de 2006 des centaines de mobilisations de ce type. La revendication du label “social” est en fait une stratégie politique plus ou moins conscientisée qui vise à éviter une récupération de la part des acteurs politiques classiques, et ainsi, à exercer une pression plus efficace sur les autorités pour obtenir une réponse à leurs demandes ciblées. Cette stratégie fonctionne dans une certaine mesure, puisque le régime négocie davantage qu’à l’accoutumée.

Le deuxième processus a trait à la transformation de l’espace public égyptien sous l’effet du développement des médias indépendants, journaux, chaînes satellites, et réseaux Internet.

Ces médias se font le relais de ces mobilisations sociales sectorisées, et contribuent à leur progressif décloisonnement. L’exemple le plus flagrant fut celui de la grève des ouvriers de l’industrie textile de Mahalla al-Kubra au nord du Caire, en avril 2008. L’annonce de cette grève fut relayée sur Internet par un groupe de jeunes blogueurs qui formèrent alors, sur facebook, le “Mouvement du 6 avril” pour appeler, ce jour-là, à la grève générale, en solidarité avec les travailleurs de Mahalla. Cet appel aurait pu rester confidentiel s’il n’avait été relayé à son tour par la presse indépendante, mais aussi par les médias officiels euxmêmes : le gouvernement fit passer un communiqué menaçant quiconque envisagerait de troubler l’ordre public.

De fait, la grève ne fut que minoritairement suivie, et la place Tahrir était vide ce 6 avril là. Pourtant, d’une certaine manière, le régime contribua par ce type de réaction à décloisonner les mobilisations en informant l’ensemble de la population égyptienne de la tenue de protestations localisées. Par ailleurs, les acteurs “organisés” de la société civile, plus ou moins liés à la mouvance Kifaya, trouvèrent dans cette effervescence sociale un nouveau souffle, et une voie possible de sortie du confinement élitiste.

Pour lire l’intégralité de la note et le dossier, rendez-vous sur le site du Ceri.

Marie Vannetzel, doctorante, CERI-Sciences Po.

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