L’énigme climatique ou le procès stupide des conclusions du GIEC

Imaginons qu’on découvre un manuscrit rédigé en hiéroglyphes, datant de 4000 ans, éclairant de façon radicalement nouvelle le ­corpus biblique. Imaginons encore que, compte tenu de l’importance de cette découverte pour nos origines, et indirectement pour la paix religieuse dans le monde, des ­représentants des différentes disciplines concernées décident d’ins­tituer un Groupe intergouver­nemental sur l’interprétation du manuscrit X, avec un groupe 1 composé d’égyptologues spécialisés dans la période concernée, un groupe 2 composé de biblistes et un groupe 3 rassemblant des théologiens, des philosophes et des historiens. Il ne viendrait pas à l’esprit de certaines rédactions d’interroger un entomologiste pour connaître l’état des connaissances produites par les égyptologues, ou même un théologien pour discuter de tel point d’interprétation du manuscrit X opposant les égyptologues concernés. On imagine aisément que quelque assyriologue, ancien ministre de l’Education, s’étant illustré par son travail de faussaire, n’ayant pas hésité à employer des hiéroglyphes inexistants, se trompant dans le nom des égyptologues cités, ne serait plus invité sur les plateaux, ni par la presse écrite. On ne prétexterait pas non plus de quelques coquilles dans un document destiné au public pour remettre en cause le GIIMX, et on n’ignorerait pas que le but de cette institution n’est pas de produire de la connaissance, mais de dresser un état des lieux des connaissances, tâche que seuls des spécialistes impliqués peuvent réaliser.

Au lieu de quoi on continue à s’en prendre stupidement au GIEC, un peu comme l’imbécile obnubilé par le doigt au point d’en oublier la Lune; au lieu de quoi L’Hebdo ouvre ses colonnes à un physicien climatologue amateur, et Le Nouvel Observateur à un mathématicien tout aussi néophyte, n’ayant jamais soumis le moindre article à une revue à comité de lecture appropriée. C’est décidément le règne de la confusion et de l’amateurisme et, qui plus est, sur une question capitale pour notre avenir.

N’étant pas climatologue, respectant le travail scientifique de validation communautaire et au fil du temps des connaissances, je n’ajouterai pas ici de la confusion à la confusion.

J’aimerais plutôt attirer l’attention du lecteur sur le contexte politique de réception de ce cinquième rapport du GIEC, si différent de celui qui prévalait en février 2007, au moment de la publication du quatrième rapport. La publication antérieure du rapport Stern avait préparé le terrain; l’opinion publique internationale semblait préoccupée par le danger climatique et il n’était pas encore interdit de croire qu’on pourrait décider à Copenhague d’une suite à Kyoto embrassant la totalité des nations. Il était encore possible d’imaginer qu’on saurait éviter les deux degrés supplémentaires d’ici à la fin du siècle. Or, il en va autrement aujourd’hui.

Premier constat, les différentes parties à la convention-cadre sur le changement climatique ne sont parvenues à s’entendre sur un objectif d’augmentation de la température à ne pas dépasser, les fameux deux degrés, qu’à partir du moment où cet objectif devenait très difficilement atteignable. Un accord à Copenhague et une poli­tique extrêmement volontariste auraient encore permis de l’atteindre. Un nouvel accord ne pourrait en revanche être mis en œuvre avant 2021, soit après dix ans d’émissions débridées supplémentaires. Il faudrait alors une baisse annuelle des émissions mondiales de 5% pour atteindre le même objectif des deux degrés, alors même que la consommation d’énergie augmente chaque année de 3%. A partir de 2027, l’objectif devient économiquement et physiquement inatteignable.

Le second constat n’est autre que l’incohérence et l’inconstance des politiques publiques: la crise des dettes souveraines a remisé aux oubliettes l’objectif européen des «trois fois 20»; la transition énergétique française patine, le virage énergétique allemand (Energiewende) débouche sur l’ouverture d’immenses zones minières dévolues à l’extraction de lignite, sans compter l’importation de charbon des Etats-Unis – une situation qui est le pendant paradoxal d’une performance par ailleurs à saluer, une production d’électricité d’origine renouvelable (solaire, éolien) s’élevant à 23%, mais qui exige du fait de son intermittence le recours à de vieilles installations thermiques; la Chine exporte à tout va des panneaux photovoltaïques gorgés d’électricité carbonée; les Etats-Unis entraînent le reste de la planète, ou peu s’en faut, dans la ruée sur les gaz de schiste; dans le nord du Dakota, on brûle même le gaz qui sort avec les huiles de schiste; seul dans ce concert le Conseil fédéral affiche la volonté de diminuer à court terme la consommation électrique des Suisses (sera-ce du goût des Chambres fédérales?).

Alors, dans un tel contexte, il me semble qu’une certaine presse aurait autre chose à faire qu’à ouvrir ses colonnes à quelques climatologues auto-déclarés. L’enjeu de toute cette affaire n’est autre, en effet, que le dérapage vers une marchandisation et une technisation accrue de la «nature», via la géo-ingénierie. C’est la tentation de l’inversion de l’environnement qui avait animé dans les années 1990 le projet Biosphère 2, à savoir celui d’une nature techniquement produite et maintenue. A l’échelle de Biosphère 1, l’échec risque d’être autrement plus dramatique…

Dominique Bourg, professeur de l’Université de Lausanne.

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