L’enjeu majeur, c’est l’après-Khamenei

L’Iran bouge à nouveau et, comme en 2009, lors de la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, les médias s’agitent : va-t-on voir la fin de ce régime qui a bouleversé le monde musulman et toute la planète depuis bientôt quarante ans ? La crise actuelle est d’abord une crise intérieure, mais sur fond d’un chaos grandissant dans tout le Moyen-Orient.

Le mécontentement économique a entraîné des protestations en différents endroits grâce aux moyens de communication modernes, résultat d’un profond malaise. Même avec une inflation plus réduite, l’emploi des jeunes ne pourra redémarrer que lorsque l’Iran aura retrouvé des relations commerciales plus naturelles, ce que son potentiel pétrolier et gazier devrait permettre. Mais malgré l’accord sur le nucléaire de 2015, qui prévoit la levée progressive des sanctions, les transactions en dollars sont encore entravées par le blocus américain. La promesse du président Rohani ne concernerait-elle que le redémarrage économique, force est de reconnaître qu’il a échoué. Hélas, dans le domaine des libertés, son bilan n’est guère meilleur : arrestations arbitraires, entraves à la liberté de la presse, à la libre expression, même dans le domaine artistique, intimidations constantes envers les intellectuels… Rien n’a vraiment changé depuis le mandat de M. Ahmadinejad.

Un excellent animal politique

Ne prenons pas ces révoltes pour une révolution qui renverserait le régime. Celui-ci est fort, même s’il est miné par de nombreux ennemis à l’intérieur et à l’extérieur. L’expérience amère de 2009 a appris aux forces répressives qu’elles peuvent museler les opposants, même quand ils ont une raison politique (la contestation électorale) et un leader (Mir Hossein Moussavi). Aujourd’hui, le mécontentement n’a ni leadeur, ni raison politique, ni idéologie. Le ras-le-bol ne suffit pas.

L’attitude, apparemment indécise, du président Rohani peut s’expliquer par le fait que ses adversaires politiques au sein même du régime rêvaient de le mettre en minorité lors du renouvellement de son mandat, l’année dernière. Ils n’hésitent pas à mener contre lui des opérations de déstabilisation. Celles-ci ont dérapé. L’assainissement de la politique du crédit et la lutte contre la corruption ne font pas que des heureux, et le rapprochement timide avec les Européens, faute d’avoir pu faire de même avec Washington, contrarie ceux qui militent pour le radicalisme khomeyniste pur et dur.

L’opinion iranienne est régulièrement leurrée par le jeu électoral qui semble ouvrir, tous les quatre ans, la possibilité de l’alternance. Il y a eu alternance en 1997, lors de l’élection de M. Khatami, puis en 2005, lors de l’arrivée de M. Ahmadinejad, et à nouveau en 2013, quand M. Rohani a été élu la première fois. Mais rien n’a vraiment changé, sauf la prise de pouvoir réelle des Gardiens de la révolution et les manipulations de plus en plus habiles du Guide, Ali Khamenei. Cet homme a succédé à Rouhollah Khomeyni, en 1989, sur un malentendu, ou sur une machination imparfaite de l’intrigant Hachemi Rafsandjani, récemment disparu.

Ni parti, ni média, ni programme

Celui qui devait n’être qu’un paravent cachant l’action du président de l’exécutif s’est révélé un excellent animal politique, et il jouit de pouvoirs plus étendus que les monarques de l’ancien régime. M. Khamenei a pris appui sur les Gardiens de la révolution, par commun intérêt à empêcher tout rapprochement avec les Etats-Unis. Il n’a face à lui que de vertueux politiciens incapables de faire aboutir de véritables réformes. Il manque à l’Iran des contre-pouvoirs qui empêcheraient les dérives populistes et absolutistes : une presse libre, des partis politiques dignes de ce nom et une justice indépendante. La corruption et la répression ont tout paralysé. Les Iraniens se révoltent aujourd’hui contre leurs dirigeants, incapables de se réformer. Mais derrière les braillements légitimes, je ne vois ni parti, ni organe d’information, ni programme.

Un des slogans des révoltés actuels en rappelle un de 2009, qui dénonçait déjà l’expansionnisme de la République islamique au détriment d’une véritable politique de relance économique. Deux grandes réalisations sont à mettre à l’actif du pouvoir : l’indépendance retrouvée et la fierté de jouer un rôle régional majeur. Les Iraniens se souviennent qu’après deux guerres désastreuses contre la Russie, un traité de 1828 leur avait imposé le régime des capitulations, suivi de toutes sortes de manipulations par les puissances européennes. La Révolution constitutionnelle de 1906 n’avait pas réussi à en sortir : l’alliance russo-britannique, bénie par la France à l’époque, faisait de la Perse un royaume fantoche. La découverte du pétrole, en 1908, ne changea rien : il était aux mains des Britanniques. Et quand le mouvement nationaliste de Mossadegh a nationalisé les hydrocarbures, un coup d’Etat, orchestré en août 1953 par les Américains, a mis fin aux ambitions anti-impérialistes.

La prise en otage des diplomates américains par les révolutionnaires islamistes, entre 1979 et 1981, a effacé ces humiliations et coupé le cordon qui avait fait du Shah une marionnette à la tête d’un satellite de l’Occident. Et au cours des huit ans de guerre contre l’Irak, c’est-à-dire contre le monde entier, l’Iran islamique a prouvé qu’il avait la force de se défendre en mobilisant toute la nation.

Quant au retour sur la scène régionale, même les Iraniens les moins acquis à l’idéologie khomeyniste doivent reconnaître que leur pays est désormais au centre de tous les conflits de la région, non plus comme le gendarme des Occidentaux, mais comme un acteur doté d’une stratégie. On n’avait pas vu de militaires iraniens sur les rives de la Méditerranée depuis… les Sassanides ! Il est clair que c’est là un renversement que nos propres soldats envahisseurs du Proche-Orient à la fin de la première guerre mondiale n’auraient jamais osé imaginé.

Réconcilier les jeunes avec les dirigeants

Ces victoires iraniennes, largement dues aux Gardiens de la révolution, ont un coût. L’opinion iranienne, encore fascinée par son identification au modèle occidental, n’accompagne pas vraiment les ambitions propalestiniennes, panislamistes ou panchiites de ses dirigeants, et elle le leur fait savoir. L’idéologie militante des révolutionnaires khomeynistes est contestée par les jeunes diplômés avides de liberté et par les oubliés du régime, chômeurs et néo-citadins aux prises avec les difficultés économiques. Les besoins induits par l’accès à l’instruction et par l’accès aux médias modernes sont systématiquement bridés. En ouvrant l’enseignement supérieur à sa jeunesse, c’est comme si les mollahs avaient couvé des petits Californiens ! Faute de leur proposer des débouchés, ils les rendent sensibles aux sirènes de la propagande occidentale.

Pourtant, comme lorsque Saddam Hussein avait attaqué l’Iran, en septembre 1980 – avec nos encouragements et notre soutien –, une nouvelle menace extérieure (saoudienne, par exemple) pourrait réconcilier les jeunes avec les dirigeants enturbannés malgré les divergences culturelles. C’est ce que semble indiquer l’index du Guide Khamenei qui se pointe vers Riyad. Le conflit virtuel contre la puissance arabe et wahhabite pourrait-il dégénérer en guerre ? L’accumulation d’armes sophistiquées par les Saoudiens pourrait y faire penser. Les conséquences en seraient très graves pour le monde entier, et nous devons souhaiter qu’une médiation fasse tomber la fièvre, malgré l’intérêt évident des marchands de canons.

L’enjeu majeur, auquel pensent tous les acteurs iraniens, c’est l’après-Khamenei. Eliminons les solutions simplistes. Il n’y aura pas d’alternative royaliste par absence de prétendant crédible. Ni d’unanimité islamiste pour un ayatollah consensuel, introuvable. Les tensions entretenues par les Etats-Unis ne font qu’exacerber les tendances à prendre les choses en main de manière implacable, c’est-à-dire par les milices islamistes qui ont déjà le pouvoir économique et qui dominent les opérations extérieures. La maturité républicaine des Iraniens ne suffit pas à garantir une alternance paisible qui respecterait les minorités et les libertés. Et plus on fait durer la pression économique par les sanctions injustes, plus on favorise la radicalisation qui se profile. J’ai peur de dire que l’immaturité républicaine, une fois encore, s’accommoderait d’une solution énergique par laquelle on donnerait une plus grande stabilité à la région et une place à la reprise économique.

Par Yann Richard, professeur émérite, Sorbonne nouvelle. Il a notamment écrit « L’Iran de 1800 à nos jours » (Flammarion, 3e éd., 2016).

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