Les Arméniens n’ont plus peur

Dimanche 22 avril à Erevan, sur la place de la République noire de monde, un de mes anciens étudiants m’a demandé si nous avions une chance de gagner. Je lui ai répondu que je ne le pensais pas. Le lendemain, le premier ministre arménien, Serge Sarkissian, a démissionné. Comme moi, beaucoup de gens ont été surpris par la rapidité des événements et par les foules, de plus en plus importantes, qui ont participé aux rassemblements.

Comment des marches de protestation, lancées à l’initiative de Nikol Pachinian, député au Parlement et dirigeant du parti d’opposition Contrat civil, ont-elles pu entraîner le pays dans la situation de crise politique qu’il connaît actuellement ? Les manifestations ont commencé lorsque Serge Sarkissian, alors président de la République d’Arménie, a prétendu pourvoir à un troisième mandat, cette fois-ci en tant que premier ministre. Les manifestants ont refusé, avec le slogan « Merjir Serjin » (« Serge, dégage »).

Le mouvement est en fait dirigé contre la nouvelle Constitution, qui accorde un pouvoir absolu au premier ministre, élu par des députés appartenant en majorité au Hayastani Hanrabedagan Koussagtsoutioun (HHK, le parti républicain d’Arménie), dirigé par Serge Sarkissian lui-même. Ce nouveau texte fournit aussi un mécanisme idéal de reconduction au pouvoir, perpétuant de fait le système de parti unique de l’ère communiste.

Abondamment critiqué, le projet a tout de même été adopté par référendum en 2015, grâce à la distribution de pots-de-vin et autres manipulations habituelles du scrutin. Et c’est avec les mêmes méthodes que les élections législatives de 2017 ont donné la majorité au HHK, verrouillant ainsi l’organisme suprême du pouvoir.

La jeunesse dans la rue

Les gens se demandent pourquoi des manifestations de masse comme celles qui ont lieu actuellement n’ont pas été organisées à l’époque? dès ce moment-là. Les recherches que j’ai faites sur les mouvements de masse indiquent que les gens ne se mobilisent pas pour des idées sophistiquées, notamment quand elles ne présentent aucun aspect nationaliste. En revanche, un slogan capable de toucher tout le monde peut rassembler des foules immenses. Ce fut le cas, il y a trente ans, avec le mouvement en faveur du Karabagh [en 1988, un million de personnes ont manifesté pour le rattachement de ce territoire à l’Arménie].

Aujourd’hui, Nikol Pachinian a choisi la formule rimée « Merjir Serjin », qui a rencontré le même écho mobilisateur. Beaucoup d’observateurs se sont étonnés que le noyau du mouvement de protestation soit constitué de jeunes gens et en particulier d’étudiants, qui ont appelé à la dassadul (littéralement : « grève des classes »).

Comme de nombreux participants et sympathisants, ils ont été séduits par la volonté du leadeur d’opposition de conserver un mouvement pacifiste – les manifestants lèvent les mains en l’air lorsqu’ils approchent des cordons de policiers bloquant les rues. Cette jeune génération est née dans une Arménie déjà indépendante et, contrairement à ma génération, n’a aucun souvenir de l’époque soviétique ni de la période de transition. Et surtout, elle ne connaît pas la peur.

Par ailleurs, Nikol Pachinian a eu recours à des tactiques qui n’avaient jamais été utilisées auparavant dans des manifestations de rue. Il les a qualifiées d’« actions décentralisées en réseau ». Des actes de protestation ont été organisés dans différents quartiers de la ville, sans directives du « centre ». Cela a conféré une touche créative aux manifestations – en dépit des risques et du danger bien réel d’être arrêté et tabassé – et a aussi donné naissance à des sentiments rivaux de « patriotisme » régional.

Nikol Pachinian a parlé de « révolution de velours ». En général, on ne donne ce nom aux événements qu’une fois accompli le passage pacifique du pouvoir. Mais ici, nous avons été les témoins d’une sorte de magie des mots – face aux manifestations de masse et au risque de bain de sang, Serge Sarkissian a préféré démissionner, prouvant ainsi que la révolution était réellement « de velours ». La nouvelle a transformé le 23 avril en une journée de célébration grandiose. Et a rappelé aussi que les 7 % obtenus par le parti de Pachinian aux législatives de 2017 étaient en réalité largement sous-estimés.

Faire tomber le dernier domino

Que va-t-il se passer maintenant ? Cette protestation civique constitutionnelle a contraint Serge Sarkissian à la démission, mais le système parlementaire dominé par un seul parti est toujours en place et s’apprête à présenter un nouveau premier ministre, un autre produit du parti. Cette nouvelle étape à franchir pourrait transformer la « révolution de velours » en révolution tout court. Un nouvel objectif a désormais été fixé : Nikol Pachinian a demandé au HHK, le 25 avril, de « capituler devant le peuple ». Viendront ensuite les élections au Parlement, peut-être sans les Républicains.

Nous sommes dans un alignement de dominos : si on renverse le premier, il fera tomber le suivant, qui fera tomber le troisième et ainsi de suite, avant que le domino visé soit renversé. Le domino le plus important est la rédaction d’une nouvelle Constitution pour remanier les textes qui organisent les élections. Par conséquent, si ce principe des dominos fonctionne, nous aurons une chance de voir se dérouler des élections enfin honnêtes – car il est probable que, depuis 1995, toutes ont été falsifiées.

D’une manière générale, l’Arménie a l’occasion d’entamer un processus d’autopurification – des premiers pas en ce sens ont déjà été accomplis dans différents domaines de la vie sociale et de l’éducation. Et même s’ils sont modestes, ils paraissent bien réels. La nouvelle génération, qui a accompli le premier pas, pourrait accomplir les suivants. Le slogan complet du mouvement de protestation était d’ailleurs « Faites le pas, Serge dégage ». Bref, ce qui se dessine là, c’est la perspective d’une authentique société civile.

Cette fascinante et romantique perspective est toutefois assombrie par le second pas qu’il faudra accomplir. Nikol Pachinian a décidé de le franchir sitôt la Constitution remaniée, en se présentant comme le « candidat du peuple » au poste provisoire de premier ministre. Les élections au Parlement auront lieu le mardi 1er mai. Or, la majorité des députés qui y participeront seront les mêmes sempiternels Républicains, ce qui laisse augurer que nous ne tarderons pas à assister, au sein du Parlement comme à l’extérieur, à des activités non révolutionnaires, impliquant le premier ministre écarté et ses protecteurs étrangers.

Par Levon Abrahamian, professeur d’anthropologie politique et membre de l’Académie nationale des sciences de la République d’Arménie. Traduit de l’anglais par Gilles Berton.

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