Les attentats de Nairobi ressoudent le Kenya

L’attentat revendiqué par les islamistes radicaux chabab au centre commercial de Westgate à Nairobi soulève bien des questions sur le déroulement de l’attaque et les capacités des Chabab à répéter une telle opération, au Kenya ou dans les autres pays de la sous-région. Il interroge aussi sur la violence extrême qui s’y est déployée et dont on ne mesure pas, pour l’instant, toute l’étendue. S’il est encore trop tôt pour mener une analyse de grande envergure, il est temps de s’arrêter sur l’impact d’un tel événement sur la société et la vie politique kényanes.

Le Kenya est longtemps resté à l’écart du conflit somalien et a même profité de certaines des retombées économiques de cette guerre grise, dont les revenus de la piraterie. Les drames de la guerre Somalie-Kenya de la décennie de l’indépendance résonnent toujours dans les mémoires d’une société pluriethnique, dont plus de 3 % est issu de la communauté somalie. A ce nombre s’ajoutent plus d’un demi-million de réfugiés venus de Somalie, entassés dans les camps du nord-est du pays, devenus des espaces de radicalisation. Pour des raisons d’ordre sécuritaire, géopolitique et économique, le Kenya au sein de la mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom) est intervenu militairement aux côtés des contingents ougandais et burundais de l’Union africaine (UA) avec l’appui de l’Occident et de l’Ethiopie. Mais les succès militaires des troupes de l’UA, la prise des villes contrôlées par les Chabab, au sud de la Somalie, et l’entrée du Kenya dans la gestion de cette sortie de guerre conflictuelle qui ouvre la porte à une balkanisation problématique de la Somalie, comportaient des risques de représailles de la part des Chabab.

Affaiblis mais pas vaincus, les membres de cette organisation islamique terroriste multiplièrent leurs actions dans les zones frontalières ou agirent lors d’attentats plus ponctuels dans la partie populaire de Nairobi, l’East Land.

PAS D’ESPRIT DE VENGEANCE

Certes, l’épreuve de force était attendue à l’image d’autres attentats spectaculaires comme à Dar es-Salaam (1998) ou à Kampala (2010). Dans un pays qui venait de vivre des élections de tous les dangers six mois plus tôt, où l’on craignait une répétition des massacres de 2007-2008, mais qui se sont heureusement avérées pacifiques, ce risque prévisible ne fut pourtant pas prévu, encore moins prévenu. Accoutumés aux alertes répétitives, les Kényans en avaient presque oublié que leur armée était en guerre en Somalie, bien loin du Kenya développé. Or cette guerre s’est projetée au cœur de Nairobi avec l’attaque terroriste du centre commercial.

La cible fut bien choisie : Westgate, “la porte de l’Occident”, cette galerie marchande –typique des malls [centres commerciaux] à l’américaine– regroupait toutes les images de la prospérité kényane, du mode de vie occidental, du cosmopolitisme globalisé, y compris celle de l’investisseur israélien.

Au cours des quatre jours de la prise d’otages, l’émotion fut intense mais ne céda pas à la panique. Tout d’abord, il faut préciser que la crainte face à ce terrorisme islamiste toucha l’ensemble de la société kényane, et pas uniquement les classes aisées qui se rendent dans les boutiques de luxe de Westgate.

Le centre commercial est aussi un supermarché fréquenté par les classes moyennes, voire populaires, et est un des grands employeurs de Nairobi. La liste des victimes le dévoile : à côté des Kényans indiens de religion hindouiste ou musulmane, des familles de l’élite kényane aisée – y compris des Somaliens – et des expatriés, on dénombre des Kényans de toutes origines sociales et de toutes ethnies constitués, le personnel salarié des magasins mais aussi des personnes complétant leur salaire en travaillant le week-end, des étudiants qui font des petits jobs, des groupes d’adolescents venus faire les boutiques un jour où il y avait un show commercial à leur intention… Par ailleurs, la population de Nairobi n’a pas été emportée par un esprit de vengeance qui aurait pris pour cible les populations somaliennes ou d’origine somalienne. La société civile et les médias ont joué un rôle précieux dans cette mobilisation, alors que le président Uhuru Kenyatta, le gouvernement, la classe politique et les autorités morales ont délivré des messages pacificateurs et responsables.

RENFORCEMENT DE L’AUTORITÉ DU NOUVEAU PRÉSIDENT

Cette communication politique a été efficace: non seulement l’attaque terroriste n’a pas enclenché de crise politique, mais elle a au contraire ressoudé le sentiment défensif d’appartenance à une communauté nationale attaquée face à un ennemi pensé comme extérieur.

Le scénario d’une division nationale, espérée par les Chabab – qui en auraient profité pour mieux recruter au sein de la jeunesse musulmane kényane –, est fragile. Différents signes pointent vers ce sentiment d’une unité nationale retrouvée. La collecte nationale de sang en est un bon exemple: cet appel à la solidarité citoyenne, classique en temps de catastrophe, a été relayé dans tout le pays et la mobilisation des donneurs est allée bien au-delà des espérances, comme si le corps national dans son ensemble réclamait une transfusion. Il en est de même de la collecte de dons par l’intermédiaire des opérateurs téléphoniques.

On peut expliquer cette réaction collective de différentes façons. Elle reflète l’expérience d’un peuple qui a vécu des catastrophes similaires, celles des violences électorales de 2007-2008 pour les plus récentes, qui avaient ceci d’encore plus dramatique qu’elles divisaient le corps national au lieu de favoriser son unité. Elle renvoie donc à la résilience d’une société qui gère les chocs et les souffrances en silence, si ce n’est à une maturité civile et politique que l’on peut rapprocher des comportements collectifs responsables observés durant la dernière campagne électorale de mars 2013.

En outre, l’épreuve de force de l’attentat de Westgate pose certes des questions sur l’insuffisance des mesures de sécurité prises et la difficile réactivité des réponses de forces de défense nationale, abondamment débattue dans les journaux, mais a aussi un effet politique national majeur qui donne un nouveau tournant à la vie politique nationale : elle vient clôturer le temps post-électoral qui, jusqu’à ce drame, était encore traversé de contestations sur la légitimité des résultats des dernières élections, et renforcer l’autorité du nouveau pouvoir du président Uhuru Kenyatta et de son vice-président William Ruto tant aux yeux de l’opinion nationale qu’au niveau international, alors même que les deux hommes sont en cours de jugement à la Cour pénale internationale de La Haye.

Les questions de sécurité nationale vont s’imposer dans les agendas politiques pour un certain temps, occultant les débats sur les politiques nationales et la place de l’opposition et de la société civile. Enfin, la réponse politique et militaire à l’affront terroriste sera kényane et internationale, comme les médias se plaisent à le rappeler. Le Kenya, en tant que garant de la stabilité régionale, se retrouve sur une ligne de front où l’appui des “amis” occidentaux, également touchés, mais desquels le Kenya s’était récemment détourné sur les plans diplomatique et économique pour favoriser les rapprochements avec l’Inde et la Chine, devient, dans de telles circonstances, nécessaire.

Par Marie-Aude Fouéré, chercheure à lÂ’Institut français de recherche en Afrique de Nairobi (IFRA) et Christian Thibon, chercheur à lÂ’Institut français de recherche en Afrique de Nairobi (IFRA).

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