Les attentats en Catalogne auront des répercussions politiques

« No tinc por, no tenim por » (« Je n’ai pas peur, nous n’avons pas peur »), tel est le cri unanime clamé à Barcelone lors du recueillement qui a suivi les attentats du jeudi 17 août. Les citoyens de Catalogne – et du reste de l’Espagne – réclament également de la part des dirigeants politiques décence, unité et efficacité compte tenu de la gravité de la situation.

Au cours des trois jours de deuil national, les leaders politiques de camps opposés se sont affichés ensemble et ont fait preuve de retenue et d’une certaine unité. Ce n’est plus le cas avec la polémique créée par la Candidatura d’unitat popular (CUP), membre de la majorité indépendantiste, sur la présence du roi Felipe VI au grand rassemblement prévu à Barcelone le samedi 26 août. Dans un contexte politique marqué au cours des dernières années par de vives tensions entre le gouvernement central et la Generalitat (le gouvernement catalan) au sujet du référendum unilatéral et de l’indépendance de la Catalogne, ces attentats devraient avoir des répercussions politiques.

Le défi terroriste auquel est confrontée la Catalogne (et l’Espagne) est majeur et requiert la coordination de toutes les forces de police même si, dans l’enquête policière sur ces attentats, la police catalane (les « Mossos d’esquadra ») a joué un rôle de premier plan en écartant les services de police de l’Etat espagnol. Après le délai de décence, viendra également le temps des responsabilités politiques.

Ainsi comment expliquer l’absence de moyens de protection adéquats (notamment barrières, plots ou bites d’amarrage) des Ramblas afin d’empêcher l’accès de véhicules, comme l’avait demandé une circulaire de la police nationale le 20 décembre dernier après l’attentat du marché de Noël à Berlin ?

Priorité sécuritaire

Les administrations concernées (gouvernement, Generalitat et Mairie de Barcelone) se renvoient la responsabilité. La maire de Barcelone, Ada Colau, refuse d’installer des barrières dans la ville au motif que celle-ci est « une ville en liberté ». Les Mossos d’esquadra se sont démarqués en affirmant que la sécurité des citoyens était de la compétence de la Generalitat mais qu’il convenait d’éviter de les inquiéter dès lors qu’« aucune menace concrète de la part du djihadisme n’avait été détectée en Catalogne ».

Cette dernière affirmation est surprenante puisque l’on sait que la Catalogne est une base arrière logistique du djihadisme en Espagne, comme l’a montré le nombre d’arrestations de djihadistes présumés vivant dans la région (40 % des personnes incarcérées depuis 2004) et l’ampleur de l’attentat préparé depuis des mois par la cellule démantelée.

La priorité sécuritaire, probablement reléguée au second plan par la question de l’indépendance, suppose maintenant d’intégrer les Mossos d’esquadra au service antiterroriste espagnol et d’assurer leur connexion directe avec Europol, comme les services basques. Ce sujet était à l’ordre du jour de la réunion de la junte de sécurité de Catalogne (bipartite), qui s’est tenue en juillet dernier alors qu’elle a été inactive au cours des cinq dernières années en raison des conflits entre le gouvernement central et la Generalitat.

Peu d’action du côté politique

La priorité donnée à l’efficacité de la lutte contre le terrorisme met au premier plan la sécurité et l’unité des services de police de la Generalitat et de l’Etat central. Il n’est pourtant pas sûr que ce nouveau contexte fasse bouger les lignes entre les indépendantistes et Madrid, si l’on se fie aux déclarations de Mariano Rajoy et de Carles Puigdemont après les attentats.

Le premier a mis l’accent sur l’unité, mais compte tenu du contexte régional son message a pu être interprété comme une défense de l’unité de l’Espagne. Le second, président de la Generalitat, a appelé à l’unité des citoyens et des forces de police, tout en valorisant les Mossos d’esquadra, et a affirmé dans le même temps que les attentats ne modifieraient pas son objectif de convoquer le référendum du 1er octobre prochain.

Selon le sociologue britannique Antony Giddens, un attentat agit comme un grave accident de la circulation qui oblige les conducteurs à réduire leur vitesse, le fait de voir l’horreur les contraint à la prudence et au calme. Mais ensuite l’oubli s’installe rapidement et ils accélèrent de nouveau. En est-il de même avec les responsables politiques au sujet de la question catalane ?

Une influence sur le devenir de la société catalane

Pour illustrer l’impact potentiel d’un attentat djihadiste, l’attentat du 11 mars 2004, qui a fait 192 morts et des milliers de blessés à Madrid trois jours avant les élections générales espagnoles, offre un précédent intéressant. On peut se demander si ce carnage a joué un rôle plus décisif dans la défaite du Parti populaire que la précipitation de José Maria Aznar à l’attribuer dans un premier temps à l’organisation séparatiste ETA.

En revanche, il a été déterminant à court terme dans le retrait des troupes espagnoles de la coalition internationale décidé par José Luis Rodriguez Zapatero, et à moyen et long terme dans le déclin de l’ETA en raison de l’effet produit sur la population par l’ampleur de cette boucherie.

Les attentats de Barcelone et Cambrils (Tarragone) influeront sur le devenir de la société catalane. Tant que leur souvenir restera vivace, la priorité sécuritaire devrait prendre le pas à court terme sur la question de l’indépendance et contraindre la Generalitat à travailler de façon plus étroite avec le gouvernement central. Enfin, ces attentats changeront probablement le regard des Barcelonais sur les touristes, qui en furent les principales victimes et qui ne sont pas les ennemis des Catalans.

Par Christian Hoarau, professeur titulaire de chaire au Conservatoire national des arts et métiers – CNAM. Il s’apprête à publier La Catalogne dans tous ses états (Editions L’Harmattan, 2017).

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