Les causes de l’irrésistible progression des partis islamistes dans le monde arabo-musulman

Par Renaud Girard, Grand reporter au service étranger du Figaro (LE FIGARO, 31/01/06):

Turquie, Pakistan, Maroc, Bahreïn, Koweït, Arabie saoudite, Egypte, Iran, Irak, Palestine… Au cours des deux dernières années, partout dans le monde arabo-musulman où les gouvernements ont organisé des élections démocratiques (locales ou nationales), les partis islamistes ont connu des progressions spectaculaires. C’est un mouvement général, une formidable vague de fond idéologique, qu’il serait vain de nier et dangereux, en Occident, de sous-estimer.

Pour comprendre d’où vient cette vague, il importe de remonter un peu en arrière. L’islamisme n’est pas nouveau. Son père fondateur, Hassan el-Benna, est un instituteur pieux d’Ismaïlia (Egypte) qui, pour combattre l’influence pernicieuse sur la jeunesse de son pays des idées et des moeurs venues d’Angleterre, créa, en 1928, le mouvement des Frères musulmans. Aujourd’hui, le Hamas palestinien se réclame explicitement de lui.

L’islamisme, c’est-à-dire le mouvement politique visant au remplacement de la loi des hommes par celle de Dieu (la charia), tarda à prendre son essor dans le monde arabo-musulman. Il fut, peu après sa naissance, évincé par les idéologies les plus puissantes du XXe siècle, à savoir le nationalisme laïc et le socialisme. Le parti Baas, mouvement de la renaissance arabe fondé pendant la Seconde Guerre mondiale et qui prendra le pouvoir plus tard en Syrie et en Irak, est à la fois nationaliste, laïc et socialiste. Même chose pour le nassérisme qui, en Egypte, décapitera impitoyablement le Mouvement des Frères musulmans.

En Turquie, Mustafa Kémal, après avoir rétabli l’indépendance de son pays, laïcisa de force l’Etat, abolissant le Califat (1924), supprimant les tribunaux religieux, interdisant la polygamie, imposant le vêtement occidental à la population. Atatürk a dû se retourner dans sa tombe à la nouvelle que le premier ministre turc Erdogan avait envoyé ses filles étudier à l’étranger pour leur permettre d’aller en cours voilées. En Turquie, les militaires, derniers gardiens du kémalisme, veillent à ce qu’on ne touche pas à l’interdiction du port du voile islamique à l’université.

Née historiquement entre la Première Guerre mondiale, qui vit l’effondrement de l’Empire ottoman, et la Seconde, qui inaugura le mouvement des décolonisations et des révolutions nationalistes, l’idéologie islamiste ne parvint pas à ses débuts à s’enraciner dans les sociétés du monde arabo-musulman. Même Mohammed Ali Jinnah, le fondateur du Pakistan en 1947, vécut jusqu’au bout comme un gentleman britannique, buvant son whisky tous les soirs. L’alcool ne fut interdit au Pakistan que bien plus tard, au milieu des années 1970, par une décision démagogique de Zulfikar Ali Bhutto.

Force est de constater que, dans le monde arabo-musulman, la greffe de la gouvernance à l’européenne, implantée au moment des décolonisations et fondée sur le principe central de séparation du politique et du religieux, a été rejetée par les populations.

Comment expliquer un tel rejet de greffe ? Il tient d’abord à l’échec des modèles de développement intellectuellement importés d’Europe. En Algérie, le socialisme (collectivisation de l’agriculture, création de grands complexes étatiques d’«industries industrialisantes» à la soviétique) n’a produit que de la pauvreté pour tout le monde, à l’exception de la haute nomenklatura du FLN, qui envoyait ses fils dans des collèges privés en Suisse, afin qu’ils échappent à l’affligeante «arabisation» des études décrétée chez eux. En Syrie et en Irak, le nationalisme a été confisqué par des minorités, désireuses de se maintenir coûte que coûte au pouvoir. En Egypte, le nationalisme a chassé les Juifs et le socialisme nassérien les Grecs : le pays ne s’est toujours pas relevé économiquement du départ de ces deux communautés, qui formaient l’ossature du secteur privé.

Les gouvernements issus de la décolonisation ont tous entretenu un rapport prédateur au pouvoir, qui finit par être repéré et honni par la population. Si les Algériens, la première fois qu’ils purent s’exprimer librement dans les urnes (aux élections municipales de 1990), votèrent massivement pour le Front islamique du salut (FIS), c’est parce qu’ils souhaitaient sanctionner ceux qu’ils appelaient les «voleurs du FLN». Le Fatah de Yasser Arafat, qui était notoirement corrompu, avait beaucoup de mal à redistribuer à la population palestinienne l’argent envoyé par les Etats arabes et l’Union européenne. En revanche, les leaders du Hamas ont toujours vécu modestement.

Immense est la force simplificatrice du slogan électoral des Frères à travers le monde musulman : «L’islam est la solution». Qui pourrait, au Caire, à Gaza, à Bagdad ou à Alger contredire un tel slogan ? Qui pourrait y préférer le gouvernement des hommes à celui de Dieu ? L’islam, religion dont la simplicité fait la force, n’interdit-il pas le vol et ne prône-t-il pas l’aumône aux plus démunis ? Les Frères n’ont-ils pas toujours montré l’exemple ? A Gaza, au Caire ou dans la banlieue sud de Beyrouth, ce sont les islamistes qui assurent les services sociaux là où l’Etat est défaillant.

Pour les gens pauvres, l’islam, qui dit qu’il n’y a de soumission qu’à Dieu, est une religion libératrice. L’égalité devant Dieu est devenue idéologiquement un produit d’appel beaucoup plus fort que l’égalité des droits à l’occidentale, vécue comme hypocrite.

Parallèlement, l’image que donne de lui-même le monde occidental aux masses musulmanes s’est considérablement ternie. Les islamistes ont beau jeu d’enseigner à leurs coreligionnaires que les Occidentaux «ne croient plus en rien», perdus qu’ils sont dans leur hyper consumérisme. Quel modèle moral offre donc encore les sociétés européennes, qui ont peur de faire des enfants et qui abandonnent leurs vieux dans des maisons de retraite ?

Il serait vain pour les Occi dentaux de tenter de briser aujourd’hui cette vague de fond. Il importe désormais de laisser les sociétés du monde arabo- musulman tenter librement leurs expériences du gouvernement de Dieu, chez elles. Quant à nous, continuons sans complexes à exiger, chez nous, l’intégralité de la démocratie des hommes.