Les citoyens européens ne veulent pas servir de monnaie d’échange lors du Brexit

Si Theresa May s’en tient à son plan, dont les grandes lignes viennent d’être présentées au public, l’article 50 du traité de Lisbonne devrait être invoqué en mars 2017, et ainsi la procédure du Brexit devrait s’enclencher. Aucune négociation ne pourra commencer avant, les leaders européens s’étant montrés très clairs à ce sujet.

Pourtant, certains signes ne trompent pas. Les différents protagonistes essayent déjà d’avoir la meilleure main dans cette partie de poker menteur qui n’a pas encore officiellement démarré. La métaphore serait amusante si elle s’arrêtait ici – mais ce sont bien les citoyens qui serviront de monnaie d’échange, de bargaining chips comme on le dit ici outre-manche, dans ce grand tournoi européen.

Des négociations musclées à prévoir

Le climat général n’est pas anodin, et laisse à penser que les négociations seront délétères. L’envie de punir le Royaume-Uni pour avoir osé partir, les déclarations de Trump prônant une déliquescence du projet européen, ou encore les menaces du Chancelier de l’Échiquier Philip Hammond de faire de Londres un nouveau paradis fiscal ne font pas honneur à l’esprit de coopération qui devrait animer les débats pré-Brexit. Nous ne pouvons que regretter ces annonces brutales et unilatérales, à un moment où la coopération entre États amis devrait précisément être la priorité.

À l’époque, la campagne du référendum avait fait appel aux bas instincts, poussant les électeurs à voter avec leur tripes et non pas avec leur cœur. Les partisans du maintien dans l’union, jouant sur l’argument économique, n’ont pas réussi à fédérer au-delà des convaincus, et n’ont su proposer une narration sérieuse de la question européenne. Plutôt que de traiter du projet européen, de ses raisons, de ce qui peut être fait pour l’améliorer, la campagne aura rapidement balayé la question économique et se sera focalisée sur la peur de l’immigration et la haine d’un supposé élitisme. Puisque la campagne est complètement passée à côté de ses enjeux, faisons tout ce que nous pouvons pour qu’il n’en soit pas de même de ces négociations : si le Brexit doit être « hard », qu’il ne le soit pas trop avec les citoyens.

Sur place, nous, européens, sommes inquiets de la recrudescence des agressions à caractère raciste depuis la campagne du référendum, et évidemment à cause de l’incertitude autour de nos droits. Theresa May s’est montrée, dans son discours, ouverte sur cette question, mais aucune garantie n’a été fournie. Et en affaire comme en politique, ce qui compte ce n’est pas tant les intentions affichées mais bien les résultats obtenus.

Une journée de mobilisation organisée le lundi 20 février

Les contributions françaises et européennes à l’économie britannique sont considérables, avec près de trois millions de citoyens sur place. Dans le Grand Londres, 250 000 Français représentent près de 3 % de la population totale. Leurs compétences profitent à des secteurs aussi variés que le tourisme, la restauration, les services, le commerce ou le marketing. Ils attendaient sans doute un autre type de gratitude. La mobilisation s’organise, notamment avec « la journée sans nous » du lundi 20 février durant laquelle les citoyens non britanniques sont invités à ne pas aller travailler.

Pour nous, les points de discussions des négociations de rupture avec l’Union Européenne ne seront pas anodins. Derrière des centaines de modalités pouvant sans doute avoir l’air mineures, obscures, cryptiques ou techniques, se cache une traduction très concrète pour des milliers d’hommes et de femmes n’ayant rien demandé. Il ne faudra rien sous-estimer : les négociations autour du Brexit seront riches de conséquences pour le futur des Européens au Royaume-Uni.

Déjà, en juin, au lendemain du vote, un nombre considérable de ces émigrés, expatriés, se sont réveillés hébétés, affectés par ce futur changement drastique qui pose des questions sur leur avenir.

Il ne faudra donc pas omettre de replacer l’humain au centre de ces négociations et dépasser les postures, les velléités de vengeance, les volontés de gagner ou de perdre ce qui n’est pas une simple partie de cartes. En outre, la technicité des points qui seront négociés ne doit surtout pas offrir une structure permettant de déshumaniser le processus.

Bien entendu, il faut raison garder. Inutile de céder à la panique ou d’ajouter de l’inquiétude à l’incertitude. Les négociations n’ont pas encore débuté et dans ces conditions, oui, il y aura des mois de doutes, et des millions de citoyens plongés dans des limbes administratifs. C’est pourquoi, à défaut de garanties sans réserves d’ici à l’article 50 – c’est vraisemblablement trop demander – la seule chose que je souhaite rappeler aux gouvernements et administrations, britanniques comme européens, est la suivante : s’il vous plaît, n’oubliez pas qu’il y a des femmes et des hommes derrière tout ça.

Michael Vincent, premier secrétaire du Parti socialiste (France), à Londres.

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