Les Dar ul-Aman, refuges des Pakistanaises

Dans un pays toujours entre violence sectaire et conflits frontaliers, la situation des femmes demeure inégale et fortement préoccupante. Si le droit à l’éducation est courageusement incarné par la jeune Malala (1), d’autres engagements à forte connotation politique méritent d’être mieux connus. Celui de la province du Punjab en faveur de la protection et de l’accès aux soins des femmes exposées aux violences domestiques est à ce titre remarquable.

La violence domestique – coups, viol, brûlures à l’acide, homicides – est une pratique répandue au Pakistan. Si l’ampleur des violences intrafamiliales est difficile à apprécier et lourdement sous-estimée, il est considéré que ces sévices affectent à des degrés divers plus de la moitié des femmes pakistanaises. Celles qui trouvent le courage de porter plainte se trouvent confrontées à l’attitude laxiste de la police et de l’appareil judiciaire et sont souvent renvoyées dans leur famille auprès de leurs agresseurs. Au Pendjab, province peuplée de 91 millions d’habitants, le chiffre effrayant de 9 000 incidents graves, parmi lesquels 2 000 meurtres et crimes d’honneur, a été rapporté par la Fondation Aurat pour la seule année 2011. Cette violence est masquée par une pression sociale qui la «normalise» et par l’absence de liberté de mouvement et d’autonomie, notamment financière, qui caractérise les milliers de Pakistanaises. Sans information sur leurs droits et sur les structures qui peuvent les aider, les femmes qui décident de quitter leur foyer entament une démarche difficile et dangereuse.

Menacées de mort ou de blessures à l’acide, elles ont besoin d’une protection à la fois physique, morale et juridique. Le gouvernement du Pendjab a développé une réponse institutionnelle pour les prendre en charge en créant un premier refuge en 1963. En 2006, les Dar ul-Aman (DUA), ou «maisons de la paix», sont étendues à l’ensemble des districts de la province. Gérés par le département des Affaires sociales, ces abris temporaires fournissent gratuitement des services médico-sociaux et juridiques. Près de 20 000 femmes et enfants sont accueillis chaque année dans les 34 DUA du Pendjab.

Si ces maisons sont synonymes de moments de répit, la réalité des lieux vient rappeler que c’est bien de protection contre les actes de violence extrême et de menaces de mort dont il est question. Gardé par des hommes en armes, l’endroit est entouré de hauts murs et de grilles cadenassées. C’est un lieu austère, une «presque prison» dont on ne sort pas sans autorisation. Ici, nulle touche de couleur, nulle évocation de moments heureux sur les murs des chambres communes. Les femmes que l’on croise sont très jeunes et la moitié d’entre elles ont été mariées avant l’âge de 15 ans. Un tiers des résidents ont moins de 12 ans. Leur durée de séjour est variable et dépend du temps nécessaire à la justice pour statuer sur leur situation ou pour trouver un arrangement avec la famille. Mais la violence est aussi une réalité des maisons de la paix, où les femmes peuvent être confrontées à des abus très sévères. L’amélioration de leur prise en charge passe d’abord par le renforcement des connaissances et des capacités du personnel même. Au contact quotidien des femmes et des enfants accueillis, ils sont responsables de leur sécurité et leur bien-être, mais trop souvent à l’origine de négligences et mauvais traitements. Plus de 500 bénévoles (psychologues, médecins et avocats) permettent d’assurer un réel accès aux soins de santé, une assistance juridique, un accompagnement psychologique et des activités socio-éducatives. Entre entretiens individuels et sessions collectives, les résidentes réalisent ce que représentent leurs droits mais aussi ce que signifie l’«estime de soi».

Les DUA sont des lieux circonscrits, des «corridors» où les résidentes ne font que passer. Des réponses adaptées restent encore à trouver pour améliorer leur réinsertion en fin de séjour. La qualité et la force du plaidoyer, l’empowerment des femmes ainsi que les avancées institutionnelles, législatives et judiciaires constituent une partie de la réponse.

Malgré les obstacles émanant des franges radicales de la société pakistanaise, le Sénat du Pendjab a voté, en 2012, un texte de loi condamnant les violences domestiques. Plus récemment, le gouvernement du Pendjab a adopté huit textes de loi en faveur des droits des femmes, mettant en lumière l’importance du travail de plaidoyer réalisé par les ONG pakistanaises qui composent Mumkin Alliance Punjab, un réseau qui mène des actions militantes pour lutter contre les violences faites aux femmes et dont fait partie Médecins du monde.

Les exemples de violation des droits fondamentaux ne manquent pas, au Pakistan comme ailleurs. Si la violence envers les femmes est aussi la conséquence d’institutions défaillantes, d’une corruption rampante, d’un féodalisme enraciné, et du poids du tribalisme, il est impératif de garder à l’esprit qu’elle reste endémique dans le monde. Et qu’il n’est pas question de limiter notre indignation au seul Pakistan et aux actes de violence perpétrés par des franges radicales.

(1) Pakistanaise de 16 ans symbole de la lutte pour l’éducation des filles et contre les talibans. Médecins du monde est présent dans le Pendjab depuis 1996 avec des programmes visant la santé des femmes, il a construit un partenariat avec les autorités pakistanaises afin de garantir une protection des femmes au sein des Dar ul-Aman.

Par Françoise Sivignon, vice-présidente de Médecins du monde (MDM) et Anne Sinic, responsable des programmes Asie de MDM.

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