Les défis de Kiev

Attaqué sur son front sud et est, l’Etat ukrainien comprend parfaitement que la meilleure défense est la réforme, aussi disproportionnée que cela puisse paraître. Mieux que les lance-missiles ou les «orgues de Staline», bâtir un Etat démocratique est la seule réponse au niveau des attaques d’un Etat voisin, davantage soucieux de voir s’élargir à l’Ouest une «zone d’influence démocratique» que de gérer des territoires précipitamment occupés ou annexés.

Cela étant dit, la tâche est rude. La mener en temps de paix est un pari, y parvenir avec une économie grevée par la guerre est une gageure.

Aux impératifs que le pouvoir s’était lui-même assigné, depuis le déclenchement du mouvement de Maidan il y a plus d’un an, sont venus s’ajouter ceux implicitement glissés par les récents accords de Minsk et qui font l’objet d’une lecture divergente selon qu’ils sont interprétés à Moscou ou à Kiev : mener tambour battant une loi sur la décentralisation permettant d’échapper à une fédéralisation qui légitimerait le dépeçage du territoire, reprendre le financement public des «enclaves» sans que de nouvelles élections n’y soient strictement garanties, un terme vague sert à demander le retrait des «troupes étrangères» permettant de ne nommer personne. La réforme constitutionnelle, déjà en chantier, est la plus frappée par l’ambiguïté : le Donbass est-il appelé à recevoir un «statut spécial», comme l’affirme Moscou, ou à devenir une région, comme les autres, bénéficiant d’une déconcentration de la part du pouvoir central, comme l’affirme Kiev ?

Dans le brouillard des interprétations, on comprend malgré tout que l’Ukraine, Etat agressé, reçoit en retour du «coup de main» de Minsk 2 la majeure partie des charges et des responsabilités. Il lui revient d’adapter la forme de son Etat à l’agression, de contribuer à la reconstruction de la partie du Donbass dévastée par la guerre, d’assurer le désastre humanitaire qui y règne.

L’Ukraine doit donc réformer, et chacun en est intimement convaincu, mais elle doit désormais se réformer en s’adaptant aux normes de l’agresseur et de leurs intermédiaires, les séparatistes. Ceux-ci sont, d’ailleurs, en dernier ressort les seuls acteurs sur le terrain de l’application ou du sabotage des accords, suite à un document concocté par des chefs d’Etat, et dont le règlement serait confié pour leur majeure partie à des mercenaires.

L’Ukraine doit se réformer, entend-on répéter de tous côtés, au risque de perdre l’estime internationale dont elle est l’objet. L’encouragement devient presque une menace : si vous ne réformez pas, l’Ouest pourra difficilement vous venir en aide. Les mots de Petro Porochenko, lors de la conférence de Munich, se chargent d’une gravité supplémentaire : «La mise en œuvre des réformes en Ukraine ne relève plus d’une nécessité politique, déclarait-il, mais d’une question de survie.»

Le nouveau pouvoir a-t-il fait preuve de lenteur, de négligence, dans ce qui caractérisait l’esprit de Maidan à ses débuts : lutte contre les oligarchies, contre la corruption, aspiration à la démocratie, rapprochement des normes européennes ? Sa marche a-t-elle été entravée par l’obligation de mener parallèlement un changement de régime tout en devant faire face à un conflit de première ampleur ? Différents médecins se penchent à son chevet et prodiguent leurs conseils, comme Leszek Balcerowicz, qui assura la transition polonaise à la fin des années 80. Les experts de la zone font remarquer que la Géorgie avait déjà mené à bien l’essentiel de ses réformes quand la guerre éclata en 2008. A la question «faut-il armer ou pas ?» se substitue un autre impératif majeur : donner sens à cette double confrontation, sans perdre de vue les aspirations initiales.

Certes, le pouvoir ukrainien a fait un sans-faute dans certains domaines, et a failli dans d’autres. Oui, il a souvent hésité, trébuché, écarté trop tardivement de hauts responsables qui sciaient les branches sur lesquelles les réformes auraient dû s’amarrer. La lenteur lui est reprochée à longueur de réseaux sociaux, pourtant celle-ci a été la marque du caractère démocratique de sa démarche. En moins d’une année, d’importants changements politiques, législatifs et structurels ont été mis en œuvre : réforme du système des cours, réforme de l’éducation, réforme de l’armée de gré ou de force, loi écartant les hauts fonctionnaires ayant collaboré avec les anciennes autorités, réforme économique et, dernièrement, établissement d’un bureau anticorruption, la lutte qui conditionne toutes les autres.

L’énumération des textes de lois suffirait-il à justifier la volonté du pouvoir ? Non, mais le revers de cette «lenteur» relative est lié au rythme législatif avec une vigilance des députés jamais observé dans les précédentes assemblées. Le pouvoir a procédé, par consultations, a donné sa place au débat, a trouvé sa légitimité en s’appuyant sur des scrutins présidentiels et parlementaires non entachés de fraude – une première dans l’espace soviétique – et dont les résultats démentaient magistralement les arguments sur la non-homogénéité du territoire et l’importance des forces politiques ultra.

L’autre pan de son action a été de replacer cette guerre – jamais nommée en tant que telle – dans des normes internationales qui permettent de se défendre en d’autres termes que militaires. La doctrine militaire a été réformée pour que s’y trouve introduite – une première depuis l’indépendance – la notion d’ennemi potentiel. Se prépare, ainsi, un autre épisode, une future confrontation – qui aura lieu à un terme inconnu mais inévitable – au tribunal de La Haye.

Il était clair qu’en se dépouillant en 1994 de l’armement nucléaire, les dirigeants de l’époque avaient déjà fait leur choix entre la «construction» de l’Etat et la «puissance». Que les accords soient biffés, non respectés, ce geste reste pourtant l’impératif premier pour que les termes d’indépendance, de respect de l’intégrité territoriale et de souveraineté ne restent pas lettre morte.

Il ne faudrait pas désespérer la population, comme leurs leaders, d’avoir choisi la démocratie plutôt que la kleptocratie, et préférer les standards européens aux vieux rêves eurasiens. Voilà également une manière de préparer l’avenir de ces deux sociétés que l’on voulait voir jumelles. La tâche est rude, mais cela pourrait se révéler aussi une chance historique.

Annie Daubenton, essayiste, ancienne conseillère culturelle à l’ambassade de France à Kiev. Auteure de : «Ukraine, l’indépendance à tout prix», Buchet-Chastel, 2014 et de «Ukraine : les euro-déterminés», in Géopolitique de la démocratisation, dir. Jacques Rupnik, Presses de Sciences-Po, 2014.

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