Les défis du nouveau pape

Dans les réactions rapportées par Le Temps au lendemain de la renonciation de Benoît XVI à la charge pontificale, je n’ai trouvé trace de ce qui me paraît être l’héritage pastoral principal qu’il laisse à son successeur: continuer de réaliser les intuitions de Vatican II, cinquante ans après le dernier Concile, pour une annonce crédible de l’Evangile dans le monde contemporain, et relever le défi hérité déjà de Jean Paul II d’une «nouvelle évangélisation, nouvelle dans son ardeur, dans ses méthodes et dans son expression».

Nouvelle évangélisation

En effet, parmi les gestes pastoraux les plus forts de Benoît XVI, je retiendrai la convocation en octobre dernier d’un synode des évêques du monde entier consacré ­précisément à la «nouvelle évangélisation» (après la création en 2011 d’un Conseil pontifical à cette intention) et, en guise de testament spirituel, l’invitation, lancée à tous les quêteurs de sens, de vivre en 2012-2013 une «année de la foi», pour un retour à l’essentiel autour de la figure de Jésus-Christ.

Car les questions structurelles et disciplinaires sont secondes par rapport à la mission première du successeur de Pierre: avec ses frères évêques, rejoindre la soif spirituelle des femmes et des hommes de ce temps, présenter la foi chrétienne davantage comme une voie de sagesse que comme une morale ou un corps de doctrine, et mettre en place les conditions de possibilité pour que chaque chercheur de Dieu puisse vivre une rencontre personnelle avec le Christ.

L’Eglise n’est pas d’abord une institution, elle est une réalité «mystique» qui transmet au long des siècles le trésor des Ecritures bibliques et de la Tradition, et cherche à le déployer à chaque époque et dans chaque culture (l’inculturation). C’est donc le feu de l’Esprit, cette «braise qui couve encore sous la cendre» (pour reprendre l’expression de la récente brochure de l’abbé d’Einsiedeln, Martin Werlen) et qui suscite bien des initiatives à la base, surtout dans les pays du Sud, que le futur souverain pontife aura à attiser en une «nouvelle Pentecôte» (ainsi que le disait déjà Jean XXIII).

Les Eglises locales

A cet égard, si le prochain évêque de Rome n’était pas issu de l’hémisphère Nord – on peut rêver! –, cela pourrait symboliquement conférer une vitalité renouvelée à l’ensemble de l’Eglise, par une sorte de «contagion réciproque», vu que c’est dans les continents du Sud que se vit actuellement la plus grande créativité ecclésiale. Cela manifesterait également de manière éclatante la «catholicité» de l’Eglise, puisque tel est le deuxième défi pour le futur élu du Conclave: servir l’unité (sans pape, il y aurait demain deux cents Eglises catholiques) tout en donnant plus de responsabilités aux Eglises locales, nationales ou continentales, ce qu’avait d’ailleurs souhaité Vatican II.

On pourrait par exemple imaginer que ce qui s’était passé pour le diaconat permanent sous Paul VI – à savoir que la liberté était laissée à chaque conférence épiscopale de l’introduire ou non, selon les besoins du peuple de Dieu – s’applique pour l’ordination comme prêtres d’hommes mariés. Puisque de plus en plus de communautés sont privées de l’Eucharistie, cette nourriture vitale de la foi, faute de ministres, ne faudrait-il pas laisser aux évêques des régions où le problème se pose de manière aiguë, la latitude d’ordonner des viri probati (des hommes expérimentés), sans que cela supprime la beauté du célibat consacré, pour ceux qui s’y sentent appelés?

Les petites communautés

Car l’avenir de l’Eglise catholique passe par l’articulation entre des grands rassemblements, le dimanche, dans des lieux où l’ensemble de la vie pastorale est proposée, et des communautés de proximité, à taille humaine (dans les quartiers, les villages), où les fidèles partagent la Parole, la vie, l’amitié, la prière, la fraternité et la solidarité. Paul VI préconisait déjà en 1975 de telles Small Christian Communities (petites communautés chrétiennes ou cellules ecclésiales vivantes), et celui qui occupera prochainement le siège de Pierre devra continuer de les encourager partout dans le monde. C’est grâce à elles que le tissu capillaire des paroisses et des «unités pastorales» pourra trouver une forme adaptée à notre univers individualiste. Cela implique que la charge pastorale soit harmonieusement répartie entre ministres ordonnés et laïcs, que de nouveaux ministères «institués» soient reconnus pour les femmes et les hommes (selon le vœu de Paul VI) et que toute autorité ecclésiale, à quelque niveau qu’elle se situe, soit exercée comme un service à la manière de Jésus.

Un christianisme de choix

«On ne naît pas catholique, on le devient»: Benoît XVI insistait beaucoup ces derniers temps sur le passage désormais consommé à un «christianisme de choix». C’est à cet autre défi que doivent répondre les efforts pour une catéchèse renouvelée, autant des adultes et des familles que des jeunes et des enfants, selon une «pédagogie de l’initiation» touchant toutes les dimensions de la personne. Avec le nouveau pontife, il s’agira donc de travailler à l’élaboration d’un nouveau langage pour proposer l’Evangile aux éloignés de l’Eglise, y compris pour les célébrations et les sacrements. Il s’agirait par exemple de trouver des formes rituelles pour le mariage ou les funérailles qui parlent aux hommes d’aujourd’hui, tout en valorisant le patrimoine liturgique séculaire de l’Eglise. Le futur successeur de Pierre sera ainsi appelé à améliorer la communication du Vatican et, à l’exemple de Jean Paul II, à encourager l’inculturation de l’évangélisation dans le «continent numérique».

Justice sociale et économique

Si le prochain pape était Africain, Latino-Américain ou Asiatique, il aurait sans doute à cœur de soutenir tous les baptisés qui, au nom de leur foi, luttent contre l’exclusion et la pauvreté et s’engagent pour la justice et la solidarité avec les sans-terre, les enfants de la rue, les jeunes délinquants, les sans-domicile fixe, les populations en détresse ou en conflit. La parole ecclésiale est invitée à résonner non seulement pour le samedi-dimanche, mais aussi pour la semaine, pour les problématiques économiques et financières. Avec son nouveau pasteur, l’Eglise catholique sera crédible si tous s’y sentent accueillis, notamment les personnes homosexuelles ou divorcées-remariées, et si son enseignement éthique sait se faire entendre comme une morale du bonheur.

Dialogues

Enfin, ultimes défis pour le successeur de Benoît XVI, et non des moindres, le dialogue avec les non-croyants, au sein d’une laïcité du respect, le rapprochement œcuménique avec les autres Eglises chrétiennes, vu qu’il «s’est assoupi ces dernières années» (Mgr Morerod), et le choix du dialogue interreligieux plutôt que de la confrontation, entre autres avec les multiples islams, en conviant tous les musulmans artisans de paix à «contaminer» leurs coreligionnaires.

La tâche paraît immense. Elle exige en tout cas un pape jeune, rempli d’amour, d’espérance et de vérité (selon le titre de trois lumineuses encycliques de Benoît XVI). Un homme de Dieu. Un saint.

François-Xavier Amherdt

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