Les dirigeants arabes ont-ils réellement “compris” ?

A la lumière de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabe : révolutions, révoltes, manifestations, la question de la compréhension et de la capacité à comprendre des dirigeants arabes de ce qui se déroule dans les rues se pose sérieusement.

On se souvient du fameux et dernier discours de Ben Ali quand il avait déclaré : “Je vous ai compris”. Un jour plus tard, il s’est enfui, peut-être avait-il bien compris qu’il fallait s’enfuir, mais le problème c’est que ce n’était même pas le cas, la preuve c’est qu’il avait tenté de revenir au pays quand il avait appelé le premier ministre Mohammed Ghannouchi pour lui demander s’il était possible de garder le poste. De même, Hosni Moubarak avait exprimé, presque à la même étape que Ben Ali sa lucidité et sa “conscience” du problème en Egypte en s’adressant au peuple qui était dans les rues, et ce dans une tentative de se maintenir au pouvoir. Mais la conscience et la lucidité ne l’ont pas conduit pour autant à quitter le pouvoir au moment où il faisait ces déclarations. Encore une fois, la question de compréhension se pose.

Quant à la Libye, Kaddafi a procédé autrement, en recourant surtout à des menaces et des insultes à l’égard de son peuple : des “rats”, des “souris”, des “microbes”, des “traîtres”… et la liste des insultes est interminable. Ce qu’il a eu du mal à comprendre et à accepter, c’est que son peuple ne voulait plus de lui et il avait exprimé avec étonnement et stupéfaction qu’il n’arrivait pas à comprendre qu’on lui demandait de quitter le pouvoir. Le degré de narcissisme et d’égocentrisme chez Kaddafi ne lui permet en aucun cas de comprendre ce que le peuple veut. Au fil des jours et dans la foulée, il a prononcé des discours audio, pour “expliquer” ce qui se passait dans le pays : les complots, ce que font les différentes parties, les “menaces d’Al-Qaida”, les “manigances” de l’OTAN, les risques que courent les révolutionnaires, sans pouvoir ni vouloir comprendre ce qu’il faut surtout comprendre et faire : partir.

La même démarche a été suivie par le président Ali Abdallah Saleh, qui a lui aussi alterné menaces, explications, compréhension, promesses, et appels à la réconciliation. Avant de partir en Arabie saoudite pour se soigner après avoir été grièvement blessé, il n’a pas oublié d’enregistrer un message audio pour dire qu’il se portait bien et qu’il était bien en vie, sans doute ne voulait-il pas qu’on pense qu’il ne rentrera pas au Yémen ou qu’il cèdera le pouvoir à quelqu’un d’autre. En Syrie, le président Bachar Al-Assad a multiplié les interventions pour s’adresser au gouvernement et aux manifestants, même discours, même méthode : menaces, mensonges, promesses, aveu de compréhension, mais les massacres continuent, le nombre de morts se multiplie, le nombre de réfugiés en Turquie augmente de jours en jours… et le 20 juin 2011 il prononce un discours dans lequel il appelle à la réconciliation. Au Maroc, on promet de faire des amendements constitutionnels pour contrer la colère de la population et son aspiration à voir les choses changer dans le pays, comme c’est le cas pas très loin des frontières.

On peut se demander : Est-ce que c’est cela la compréhension ? Les dirigeants arabes déchus ou encore en place qu’ont-ils compris au juste ? Ont-il compris que ce genre de mouvement est irréversible et invincible quitte à ce que cela prenne des années ? Ont-il compris que quand le peuple sort dans la rue, on ne peut plus l’enfermer ? A-t-on compris que quand on ne fait plus confiance, la page doit être tournée et il est inutile de tenter vainement de se montrer honnête ? A-t-on compris un tant soit peu que dans ces situations on ne fait pas marche arrière ? Bref, a-t-on compris que les choses ont changé ?

“ADDICTION” AU POUVOIR

A en juger par les réactions des dirigeants arabes, on peut dire qu’ils souffrent d’une sorte d’altération des capacités mentales, parce qu’ils n’arrivent même pas à tirer les leçons de ce qui se passe à chaque fois dans tel ou tel pays, et que lorsque le peuple sort de son silence, lorsque la barrière de la peur est franchie, il n’y a pas de retour en arrière et la victoire est au peuple. A part un sérieux problème de compréhension et une sorte d’autisme qui caractérise la conduite de ces dirigeants, il y a aussi la question de l'”addiction” au pouvoir mais qui ne peut justifier leur comportement. Machiavel l’a déjà bien étudié et dit dans Le Prince.

Quand on a été au pouvoir, on fait tout et on est prêt à tout pour le garder, on peut recourir à toutes sortes de ruses et de “magouilles”, de mensonges, et commettre des atrocités, et c’est aujourd’hui le cas dans le monde arabe. Manifestement, on a tout compris, sauf ce que veut le peuple, plutôt on a voulu tout comprendre sauf cela. Une attitude pernicieuse et perfide, car on veut expliquer et répéter aux peuples que les problèmes posés ne sont pas censés l’être car les “vraies” menaces sont Al-Qaida, la guerre civile, la guerre confessionnelles, le chaos. Alors que les peuples souffrent de l’injustice, de la répression, du chômage, de la pauvreté.

Les appels à la réconciliation des différents présidents reflètent une vérité : “tout sauf quitter le pouvoir”, toutes les méthodes sont possibles et envisageables et toutes les voies pourraient selon les dirigeants arabes mener à une sortie de crise et à se maintenir au pouvoir. Tout ceci conduit à dire que l’expression “J’ai compris” prononcée par les dictateurs arabes veut peut-être dire : J’ai tout compris sauf ce que vous voulez, j’ai compris qu’il faut fuir le pays, du moins momentanément, j’ai compris qu’il faut multiplier et varier les discours, j’ai compris qu’il ne faut recourir qu’à la force, j’ai compris qu’il faut massacrer, j’ai compris qu’il faut raconter des mensonges et des affabulations, j’ai compris qu’il faut fomenter des guerres claniques, tribales, civiles, confessionnelles, religieuses, j’ai compris qu’il faut recourir à tout ce qui est déloyal et nuisible, j’ai compris que certains membres de la familles doivent partir à l’étranger pour ne pas être arrêtés en cas de chute du gouvernement, j’ai compris qu’il faut être prudent quant aux comptes bancaires et l’argent volé du peuple…

Le feuilleton ne cesse de se répéter et la répétition en l’occurrence renvoie sur le ridicule. Désormais, et depuis quelques mois, on anticipe les discours et les réactions, mais aussi la réaction des peuples à ce que leurs dirigeant vont dire ou faire. Les peuples ont compris, réellement, cette fois-ci comment les choses se passent, ils savent ce qu’ils veulent et jusqu’où ils veulent aller, parce qu’ils sont guidés par la raison, même si les émotions sont là aussi, par le sens de la collectivité et l’intérêt général.

Mais ceux qui les gouvernent sont victimes de leurs obsessions, de leur ego, de leur tour d’ivoire, de leur cécité quant aux nouvelles réalités, de leur folie des grandeurs, des choses matérielles, d’une frénésie d’enrichissement illégal, bref de leurs faiblesses et fragilités. Dans ces conditions, la raison et le “nous” vaincront sans aucun doute, même si les sacrifices sont énormes aussi.

Rim Khouni Messaoud, docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-III, spécialiste de l’Iran et du Moyen-Orient.

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