Les dirigeants européens sont prisonniers d'une logique de récession

Comme on sait, l'ampleur de la crise de 1929 a été largement due à la politique récessionniste du président américain Herbert Hoover qui, lui aussi, voyait "la prospérité au coin de la rue". Il avait une excuse : il n'y avait pas alors de théorie reconnue enseignant que, en période de récession, il fallait accroître les dépenses publiques et non les réduire.

Comment expliquer que les dirigeants européens l'imitent de facto aujourd'hui ? Comme Nicolas Sarkozy auparavant, le président de la République François Hollande et ses collègues paraissent prisonniers de la logique autodestructrice de la zone euro.

Elle conduit les Etats membres dans le mur, c'est-à-dire à l'aggravation de la récession et du chômage, peut-être demain à la crise sociale et politique. Le pire, c'est qu'instruits par l'expérience malheureuse de la Grande Crise des années 1930, ils le font en toute connaissance de cause, faute de savoir échapper à cette logique.

Celle-ci repose sur trois arguments, chacun suscitant une réponse produisant le résultat inverse à celui annoncé. Le premier résulte de l'histoire de l'euro, jalonnée par des décisions qui ont toujours privilégié des objectifs certes éminemment respectables (renforcer les liens entre Etats européens, diluer la puissance de l'Allemagne, notamment en matière monétaire), mais qui n'en négligent pas moins les mécanismes économiques que ces décisions induisent.

HÉTÉROGÉNÉITÉ

La création de l'euro a ainsi ignoré la profonde hétérogénéité des Etats qui allaient l'adopter. Il était entendu que cette volonté de rapprochement allait avoir son pendant économique. La convergence est devenue un mythe fondateur que rien n'étaye dans la réalité.

En 1992, on nous a expliqué qu'il fallait voter le traité de Maastricht, aussi imparfait fût-il, parce que c'était une condition pour que l'Allemagne accepte la monnaie unique. L'argument a resservi en 2005. Il est de nouveau utilisé aujourd'hui : si le traité budgétaire n'était pas adopté, c'en serait fini de l'euro et toute la construction européenne serait mise à mal.

A cela on ajoute un argument stratégique : la survie de l'euro exige que la Banque centrale européenne acquière sans limites des titres publics des Etats en difficulté. Or, l'Allemagne n'est disposée à l'accepter qu'en échange d'un contrôle rigoureux des politiques budgétaires. D'où la prétendue nécessité d'adopter la "règle d'or" proposée par la chancelière allemande Angela Merkel.

Les pays de l'Europe du Sud, dont la France, se trouvent ainsi enchâssés dans un carcan qui leur impose l'austérité et aggrave le chômage. L'affaiblissement de la croissance a pour effet de diminuer les recettes fiscales et rend plus problématique la réduction de l'endettement public. En même temps, la faiblesse de la consommation décourage les investissements. De ce fait, le tissu industriel se délite, la compétitivité se détériore et le déséquilibre extérieur s'approfondit.

Le second argument est que seule une politique d'austérité, témoignant de la volonté des Etats de réduire leur endettement public, paraît à même de calmer les marchés financiers et les agences de notation. En réalité, une croissance faible ou négative ne peut qu'être dissuasive : qui veut investir dans un pays en crise, dont le désendettement public paraît de ce fait douteux ?

UNE POLITIQUE CONCERTÉE DE RELANCE

Le troisième argument souligne que, dans des économies aussi ouvertes que celles des pays européens, la relance dans un pays profite davantage à ses partenaires qu'au pays qui l'engage et voit son déficit extérieur s'aggraver. Cela est vrai... sauf à concevoir une politique concertée de relance à l'échelle de la zone euro.

On est ainsi parvenu à rendre l'idée européenne, en premier lieu la monnaie unique, de plus en plus impopulaire. Certains économistes prédisent déjà la sortie - volontaire ou forcée - des pays les plus fragiles, puis l'implosion de la zone euro. Une dissolution de l'euro permettrait certes à ces pays de dévaluer leur monnaie. Mais les échanges intra-européens sont trop étroits et trop enchevêtrés (les exportations sont composées pour une bonne part d'importations), le processus d'unification est trop avancé, pour qu'une telle issue puisse se faire sans crise majeure.

Est-ce à dire qu'il n'y a pas d'alternative aux politiques d'austérité ?

En réalité, une autre option est envisageable. Elle consisterait à s'inspirer du plan proposé par Keynes à Bretton Woods en 1944 pour assurer un meilleur partage des efforts entre pays déficitaires et pays excédentaires.

La mise en oeuvre d'un mécanisme de rééquilibrage des balances courantes ouvrirait la voie à une politique communautaire dans laquelle les pays excédentaires seraient invités à relancer leur économie et à tirer ce faisant la croissance de la zone euro. Un premier pas a déjà été franchi en ce sens, les nouvelles règles de fonctionnement de l'Europe (le "six-pack") prévoient notamment que les pays ne doivent pas avoir d'excédent extérieur excessif (6 % du produit intérieur brut).

Mais les restrictions à la mise en oeuvre de sanctions à l'encontre de pays excédentaires sont telles que cette règle est vouée à n'être qu'une pétition de principe.

En fait, il paraît douteux qu'un système symétrique de rééquilibrage des flux entre pays européens, a fortiori une politique communautaire, puisse être adopté dans un cadre institutionnel où chaque problème doit être résolu par une négociation entre Etats, car c'est alors forcément le plus puissant d'entre eux, l'Allemagne, qui impose ses choix.

On ne peut surmonter cet obstacle qu'en démocratisant rapidement l'exécutif européen. Dans cette perspective, il s'agirait moins de lui accorder de nouveaux pouvoirs au détriment des Etats que de redéfinir sa nature. L'élection d'un exécutif de la zone euro au suffrage universel lui donnerait la légitimité nécessaire pour coordonner les politiques économiques.

Le paradoxe est que c'est Mme Merkel qui propose cette réforme institutionnelle, et le gouvernement français qui rechigne à s'y engager.

André Grjebine est directeur de recherche au Centre d'études et de recherches internationales, Sciences Po.

Deja una respuesta

Tu dirección de correo electrónico no será publicada.