Les documents diplomatiques de WikiLeaks, une première historique

Les 250 000 documents de la diplomatie américaine révélés par le site WikiLeaks ont provoqué un émoi bien compréhensible. Il est vrai que cette diffusion brise les règles établies du traitement d’un type de documents bien particulier, les notes et télégrammes diplomatiques. L’historien ne peut qu’être intéressé – mais aussi saisi de vertige par moment – par la lecture d’une telle masse de textes qui ne sont pas passés par les filtres habituels auxquels leur accès est normalement soumis mais s’interroge aussi sur les conditions de leur production, dans un monde multipolaire où les missions des diplomates sont constamment redéfinies et mises en concurrence.

Comme le faisaient remarquer les historiens américains Gordon A. Craig et Francis L. Loewenheim, dans la préface d’un volume collectif de 1994 intitulé Les diplomates (Princeton University Press), l’appréciation des politiques extérieures de puissance ne doit pas être séparée de l’analyse des instruments d’élaboration et de mise en œuvre de celles-ci. Les documents publiés par WikiLeaks sont partie intégrante de ces instruments et on pourrait ajouter que la sociologie des diplomates est l’une des modalités de leur production même. L’historien des relations internationales et de la diplomatie a appris à lire les télégrammes diplomatiques, notes verbales et autres rapports mis à sa disposition dans les centres d’archives diplomatiques. Mais ces sources sont passées par une procédure d’archivage au niveau des chancelleries ou des postes mêmes, de tri par les archivistes puis, après une longue période – un minimum de trente ans mais les conditions matérielles d’archivages font que c’est souvent bien plus long – de mise à disposition des chercheurs (sans parler du tri radical effectué lors de la publication officielle des documents diplomatiques).

WikiLeaks fournit quant à lui des documents presque bruts – même si les animateurs du site ne sont pas très explicites sur les modalités de sélection des textes publiés en ligne. L’historien qui travaille dans les archive diplomatiques est aussi conscient qu’il ne voit pas tout : que des télégrammes ont été perdus lors des déménagements des ambassades, lors du rapatriement des archives des postes ou bien détruits par fait de guerre. En juin 1940, des milliers de dossiers ont été brûlés dans la cour du Quai d’Orsay, juste avant l’entrée des troupes allemandes dans Paris. La technologie aidant, les télégrammes diplomatiques sont aujourd’hui diffusés instantanément, par des réseaux cryptés – c’est le cas depuis les années 1930 – le fameux “chiffre”.

Les évolutions techniques plus récentes font que la diffusion à de nombreux destinataires est permise au moindre effort. Le nombre de télégrammes produits par les grandes diplomaties a ainsi extraordinairement augmenté depuis les années 1960. Certes, depuis l’ambassade de France à Berlin, André François-Poncet envoya de 1931 à 1938 environ 1 500 télégrammes par an, certains faisant jusqu’à 40 pages, et il se plaignit dans ses mémoires d’après-guerre de ne pas avoir été lu à Paris… Mais la production de ces fameux télégrammes a atteint aujourd’hui des sommets inégalés dans l’histoire, à tel point que l’on peut se demander si l’activité principale des diplomates au XXe siècle n’est pas de s’écrire les uns aux autres  : la masse de pièces de WikiLeaks en témoigne.

ANALYSES

Chaque télégramme fait l’objet d’une véritable stratégie de diffusion dans le réseau diplomatique, à différents destinataires susceptibles d’être intéressés. En contrepartie, les télégrammes sont devenus de plus en plus brefs, dans une écriture plus à même à frapper les destinataires, à retenir leur attention dans la masse d’information rendu disponible chaque jour aux diplomates. Ces milliers de pages sont aussi produites avec peu de moyens. Même les grandes ambassades travaillent avec un personnel réduit pour analyser l’ensemble de la vie du pays de résidence, souvent moins que le bureau local des grandes agences de presse, avec lesquelles ils sont parfois en concurrence.

Par ailleurs, le quotidien des postes peut être monotone – ce n’est pas tous les jours qu’un ambassadeur signe un traité de paix ! – et il faut tout de même remplir les télégrammes pour affirmer sa présence dans le réseau diplomatique, au-delà des traditionnelles revues de presse, une grande activité des ambassades. Les contacts et rencontres fournissent donc des occasions de nourrir autant les télégrammes que l’analyse de la situation. Par ailleurs, comme le font remarquer encore Craig et Loewenheim, l’attention accordée aux dépêches des diplomates diminue en temps de guerre, avec la tentation d’établir des contacts directs avec les alliés (ou les ennemis), ce qui peut conduire les gouvernements à des mésinterprétations des rapports de forces. La diffusion des documents diplomatiques sur le site WikiLeaks est une première historique. Cela ne doit pas empêcher d’analyser leur historicité et les conditions de leur production.

Jean-Marc Dreyfus, maître de conférences en histoire a l’Universite de Manchester.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *