Les Européens ne sortiront de la crise grecque que par davantage d”Europe

L’Europe ne sortira-t-elle donc jamais de la crise de sa dette souveraine ? La Grèce est à nouveau au bord du gouffre et l’Europe vacille. Alors que débutent ce lundi des discussions décisives pour déterminer les conditions d’une nouvelle aide d’urgence qui pourrait atteindre 60 milliards en faveur de la Grèce, l’Europe continue à rechercher une solution durable.

On pensait la Grèce à peu près sauvée du pire après l’aide d’urgence de 110 milliards d’euros octroyée par les Européens et le FMI en 2010 en échange d’une cure d’austérité extrêmement sévère pour réduire ses déficits, associant privatisations (pour 50 milliards d’euros), coupes budgétaires (pour près de 6,4 milliards) et hausses d’impôts.

Il n’en est rien. La Grèce est en train d’échouer dans ses efforts de stabilisation de ses ratios d’endettement : son économie s’enfonce, le semblant de consensus national sur les efforts demandés se lézarde (les syndicats viennent d’appeler à une grève générale le 15 juin), et les experts de la troïka, mandatés par ses créanciers (FMI, Banque centrale européenne et Commission) viennent de rendre leur verdict après un examen minutieux des comptes publics grecs : la Grèce ne respectera probablement pas l’engagement de réduire son déficit à 7,5 % du PIB à la fin de l’année (contre 10,5 % l’an dernier), condition de la poursuite du programme d’aide de l’Europe.

Privée de tout accès aux marchés financiers jusqu’en 2012, frappée par une nouvelle dégradation de sa dette par l’agence de notation Moody’s (de trois crans – de B1 à Caa1 – la ramenant, dans la catégorie spéculative, au niveau de la dette cubaine), la Grèce est prise à la gorge, alors que se profile l’horizon d’un “mur d’échéances” sur sa dette obligataire de plus de 31 milliards d’euros dès cette année, auxquels s’ajoutent 12 milliards d’intérêts à acquitter dans les tous prochains mois auprès de ses créanciers.

Du coup, c’est toute l’Europe qui vacille : le système bancaire grec est au bord de la faillite, la Banque centrale européenne détient plus de 90 milliards d’euros de prêts à ces mêmes banques grecques et serait elle-même déstabilisée par un défaut grec, et les Européens se divisent. La Grèce va-t-elle, peut-elle faire faillite ? Et si la Grèce tombe, combien de temps pourront tenir l’Irlande ou le Portugal ? Dans ce contexte, la spéculation sur une possible “restructuration” de la dette souveraine grecque – c’est-à-dire, sur un “défaut” de la Grèce à rembourser ses échéances en 2011 et 2012, lequel se traduirait par une dépréciation immédiate de 30 % à 40 % de l’ensemble des titres détenus par les créanciers sur les marchés –, a repris de plus belle, ébranlant l’ensemble de la zone. Selon certains économistes, la question désormais ne serait plus de savoir si la restructuration aura lieu, mais quand et selon quelles modalités.

En réalité, choisir la restructuration serait en fait la pire des solutions. Une telle décision serait déstabilisante pour l’ensemble de la zone euro, et aurait des conséquences négatives à terme pour la Grèce qui se verrait refuser pendant plusieurs années l’accès aux marchés financiers, comme après un défaut.

En réalité, l’Europe est prise au piège et n’a guère le choix : un défaut ou une restructuration – même “douce” – de la dette grecque plongerait sans nul doute les marchés européens et la dette européenne dans le chaos. Continuer à verser encore davantage à un pays qui s’avère de plus en plus incapable de respecter ses engagements ne fait que repousser le problème à plus tard et donc l’aggraver.

La Grèce se doit de rembourser l’ensemble de sa dette, mais à des taux beaucoup plus raisonnables que ceux qui lui sont imposés aujourd’hui. Ce qui suppose d’avoir le courage de mettre en place la seule solution tenable sur le long terme : une “européanisation” totale de la dette grecque, c’est-à-dire le rachat par la Banque centrale européenne (BCE) et par le Mécanisme européen de stabilité (MSE) de l’ensemble des titres de dettes obligataires souveraines, et le remboursement de l’intégralité de sa dette par la Grèce directement à ces institutions, à des taux beaucoup plus raisonnables.

Concrètement, nous proposons que l’Europe examine sans tarder le rachat par la Banque centrale européenne (dans la limite de ses capacités bilantielles) et par le Mécanisme européen de stabilité de l’intégralité des titres obligataires souverains grecs détenus par les créanciers privés, au cours actuel du “marché”, soit un taux inférieur entre 30 % et 40 % au nominal des titres.

Cette “européanisation” de la dette grecque permettrait d’abaisser significativement le taux d’intérêt appliqué au nom de la solidarité européenne et surtout empêcherait les risques de contagion aux pays fragiles de la zone euro.

En contrepartie, nous proposons que l’Union européenne s’engage résolument dans la voie d’une plus grande intégration européenne, par deux chemins parallèles. En premier lieu, sur le cas grec, en exigeant de durcir encore son droit de regard sur les dépenses budgétaires grecques et sur ses choix essentiels à sa compétitivité. Parallèlement au niveau communautaire, en actant dans les statuts un saut fédéral majeur : celui de doter le Conseil des ministres des finances d’un véritable droit de véto général en Europe sur certaines décisions de politique économique nationale, lorsqu’un pays à sollicité l’aide de la zone euro, en attendant la création, dans un second temps, d’un véritable “ministre des finances de la zone euro”, comme l’a proposé Jean-Claude Trichet. Lequel aurait des responsabilités directes dans:

  • La surveillance des politiques budgétaires et de compétitivité ;
  • La supervision et la réglementation du secteur financier intégré de l’Union ;
  • La représentation de la confédération européenne auprès des institutions financières internationales.

Les Européens ne sortiront de la crise grecque que par davantage d’Europe !

Julia Cagé et Thomas Chalumeau, Terra Nova.

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